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BORLOO
sert les plus riches
" Les services à la personne sont le plus grand gisement d'emplois connu, à la portée de la main, qui ne dépend que de nous, ni de l'euro, ni du dollar, ni du pétrole. " À croire Jean-Louis Borloo, le ministre du Travail et de la Cohésion sociale est tombé sur une mine d'or. La solution miracle.


Alors, tout sourire, il a annoncé, hier midi, son plan de développement des services à la personne. Son objectif est double : " offrir une meilleure qualité de vie pour tout le monde " et créer 500 000 emplois en trois ans - des emplois de femme de ménage, de jardinier ou d'accompagnateur à la mobilité pour les personnes âgées... Le but est louable - les services à la personne répondent à de réels besoins sociaux -, la méthode plus contestable.

D'abord sur le volet social, Jean-Louis Borloo a affirmé sa volonté " d'améliorer l'attractivité du secteur ". La grille des rémunérations des salariés du secteur est revalorisée de 24 %. Rien de neuf, puisque l'accord date de 2002 et que c'est sa mise en oeuvre qui a pris du retard. " Par ailleurs, il s'agit simplement d'un rattrapage sur une convention qui était auparavant largement au-dessous du SMIC ", rappelle Jean Gadrey, économiste à l'université de Lille-I. Sinon, le ministre laisse deux chantiers totalement vierges : il se contente de " demander " l'ouverture de négociations sur les frais de transport et le temps partiel. création d'un statut différent ?

La question est pourtant cruciale. Comme l'explique Jean Gadrey, " les emplois de services personnels et domestiques sont en majorité occupés par des employés non qualifiés.
Parmi eux, les femmes représentent 96 %, et elles sont massivement payées au SMIC. Sachant que plus de la moitié d'entre elles travaillent à temps partiel - la proportion monte à 80 % pour les femmes de ménage -, c'est dans ce secteur qu'on trouve la plus forte proportion de travailleurs pauvres ". D'accord avec le principe du développement des services, la CFTC s'est, elle aussi, alarmée du risque social : " Il n'est pas question de créer un statut différent à celui des salariés ", a déclaré la centrale, " inquiète de ce qui se cache derrière les chèques universels ". " Le risque, c'est de voir réapparaître les contrats Dutreil pour les PME, auxquels le gouvernement avait renoncés à la demande des syndicats ", précise la CFTC.

Parallèlement, Jean-Louis Borloo a promis, hier, de nouveaux allégements de charges sociales, en particulier pour le nouveau " chèque emplo-service universel " qui remplace le chèque - ou le titre - " emploi-service ". Le ministre espère ainsi " passer d'un secteur réservé à ceux qui ont des moyens importants, à des prestations accessibles à un salarié de Renault, de la BNP à Tourcoing ou de la DDE dans l'Aisne ".
Un argument que balaie l'économiste Jean Gadrey : " Aujourd'hui, moins de 1 % des couples gagnant moins de 1 500 euros par mois emploient une personne à domicile, contre plus de 40 % pour les couples gagnant plus de 5 200 euros. Ce n'est pas ce plan qui y changera quelque chose. " D'autant qu'une autre mesure du gouvernement Raffarin place Jean-Louis Borloo en porte-à-faux : le relèvement des déductions fiscales liées à l'emploi de personnel domestique de 10 000 à 15 000 euros, qui bénéficie aux " 2 % de la population la plus riche " !

pourquoi pas le modèle suédois ?
Enfin, le plan du ministre du Travail et de la Cohésion sociale ne garantit à aucun moment la nature des emplois qui seront créés. Il peut aussi bien s'agir d'heures de ménage et de jardinage que d'aide à la mobilité ou aux personnes légèrement handicapées. " Il va créer les emplois de service qui répondent le moins aux besoins de toute la population ", en conclut Jean Gadrey, qui dénonce l'accroissement des emplois de " serviteur, domestique ou gardien de parking ".
Alors, quand Jean-Louis Borloo, présenté comme la carte sociale du gouvernement, affirme qu'il " veut rattraper le retard de la France et suivre l'exemple des États-Unis ", l'économiste lillois s'étrangle : " Plus les inégalités sont fortes dans un pays, plus les emplois de service aux particuliers sont nombreux. Aux États-Unis, les 10 % les plus riches de la population gagnent 17 fois plus que les 10 % les plus pauvres ! "

À l'inverse, le modèle suédois prouve qu'il est possible, selon Jean Gadrey, de réellement développer ces emplois socialement utiles : ils sont essentiellement encadrés par des acteurs publics et concernent, dans une énorme proportion, la petite enfance et les personnes âgées. " Alors, en Suède, vous ne trouverez pas de femme de ménage chez un particulier ! "



Lénaïg Bredoux
Article paru dans l'édition de l'Humanité du 17 février 2005

Idées
"Emplois domestiques : un plan qui s'appuie sur les inégalités", entretien avec Jean Gadrey
Par Louis Maurin, Observatoire des inégalités


Que penser du volet du plan Borloo concernant le développement des " emplois domestiques " ? Est-ce qu'il n'y a pas quelques améliorations ?
Ce volet du plan est fortement inspiré par le modèle américain. C'est ce qui explique qu'il s'appuie sur les inégalités de revenus existantes entre, d'un côté, les ménages qui auront les moyens de se payer des services à domicile, et qui vont être encore plus favorisés, et, de l'autre, ceux, les plus nombreux, qui ne pourront pas les payer.
Le " Chèque emploi service universel (CESU) " simplifie un peu plus les procédures. Très bien. Mais cela change peu de choses aux inégalités d'accès, puisque l'État ne prévoit presque rien pour les réduire... sauf si d'autres s'en chargent (entreprises, collectivités locales et organismes de protection sociale notamment), ce qui est déjà le cas pour les deux derniers.
Il y aura juste une modeste contribution publique (crédit d'impôt) réservée aux entreprises qui achèteraient des CESU, et une nouvelle baisse de cotisations patronales... mais pour les salaires suffisamment au-dessus du SMIC, ce qui est et restera l'exception !

À qui s'adresse-t-il ?
Selon la dernière enquête disponible, seulement 1 % des couples gagnant moins de 1 500 euros (10 000 Francs) par mois emploient une femme de ménage. Ce chiffre est de 40 % pour les couples gagnant plus de 5 300 euros (37 000 Francs) par mois.
Est également prévu un relèvement de 10 000 à 15 000 euros du plafond des salaires versés par un particulier (pour l'emploi de salariés à domicile) permettant de ne payer que la moitié de ces salaires. Les statistiques fiscales indiquent que ce relèvement ne pourra concerner que quelques dizaines de milliers de contribuables, tous très riches.

Qu'aurait-on pu faire à la place ?
Créer des emplois dignes et ayant des perspectives de professionnalisation, pour répondre à des besoins qui ne sont pas des besoins de femmes de ménage ou de jardiniers, mais des besoins de la petite enfance (à domicile, dans les crèches et les écoles maternelles), des personnes âgées (à domicile, en maisons de retraite et en lieux de vie) et des handicapés.
Là se trouvent les gisements d'emplois utiles à promouvoir dans les services aux personnes, en y affectant des moyens importants, des plans de formation diplômante financés par l'État, des grilles salariales qui ne prévoient pas l'aumône d'une progression de 1 % par an, et encore... à condition qu'il s'agisse du même employeur !
Avec les mesures Borloo, ce secteur restera le domaine des petits boulots féminins précaires et du temps partiel subi : dans le secteur des services domestiques, la majorité des emplois sont en effet " non qualifiés ", et les employés non qualifiés sont à 96% des femmes, généralement payées au Smic.
60% de ces femmes sont à temps partiel, souvent non choisi. Ce taux est même de 80% pour les femmes de ménage. La proportion de travailleurs pauvres y est élevée. Est-ce cela que l'on veut développer ? Le plan Borloo se contente, sur toutes ces questions qui conditionnent l'avenir d'un secteur, d'" inviter les partenaires sociaux à négocier ". C'est ce qu'on appelle botter en touche et fuir les responsabilités publiques en matière d'affirmation de droits et de devoirs.
Propos recueillis par Louis Maurin



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