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DELIQUANCE
Une baisse en trompe-l’oeil
Deux chercheurs dressent, un réquisitoire contre les chiffres officiels de la délinquance en France, un sujet tabou dans la police, y voyant une "manipulation" et une "instrumentalisation".
"Le système triche avec ces chiffres, c'est une manipulation", a affirmé à l'AFP Jean-Hugues Matelly, chercheur à l'Institut d'études politiques (IEP) de Toulouse, co-auteur avec Christian Mouhanna, chercheur au CNRS, du livre "Police, des chiffres et des doutes" (Editions Michalon).

Le livre est une charge sans concessions contre la façon dont le ministère de l'Intérieur traite et rend publics les chiffres de la délinquance.
Il fourmille de tableaux et de témoignages de policiers et de gendarmes anonymes illustrant la thèse des auteurs.

Ceux-ci, - dont l'un est par ailleurs gendarme en exercice -, estiment que policiers et gendarmes travaillent "sous pression". Ils dénoncent les "faiblesses structurelles" et "l'instrumentalisation" des statistiques pour "montrer que la politique du gouvernement réussit".
"Les chiffres de l'Intérieur sont aberrants", a ainsi estimé auprès de l'AFP M. Matelly.
Mouhanna et Matelly fustigent en particulier la façon "d'utiliser les chiffres en vue de servir une stratégie particulière".
"Chacun cherche à optimiser la situation", écrivent-ils, ajoutant que les "pratiques d'enregistrement (des statistiques) offrent nombre de failles, de possibilités de contournement" ou "d'évitement (...) sans le moindre contrôle externe".

"On triche plus depuis 12 ans", affirme M. Matelly, tout en nuançant son propos, dans son livre, selon les périodes, celle du gouvernement Jospin (1997-2002) et celles des gouvernements Raffarin et Villepin (2002-2007) lorsque M. Sarkozy a été ministre de l'Intérieur.

Sous Jospin, selon les auteurs, il y a eu "peu de motivation pour fournir de bons chiffres" et le "pouvoir politique en place (a été) sanctionné à l'élection présidentielle de 2002".

C'est l'inverse, argument-ils, sous les gouvernements suivants où "le système politique triche plus", selon eux.
Les auteurs énumèrent les "techniques de manipulation": "refus d'enregistrer une plainte", "déqualification d'une infraction de délit en contravention" (non prise en compte dans les statistiques), "regroupement de plusieurs délits sous un seul procès-verbal et en un seul comptage statistique" pour éviter toute hausse des +stats+, comme on appelle les chiffres de la délinquance dans le jargon policier.
"C'est bidon les stats", dit un gendarme dans le livre. "C'est un vrai problème de démocratie" et le "sujet est tabou", affirme de son côté M. Matelly.

Interrogé par l'AFP, Alain Bauer, le président de l'Observatoire national de la délinquance (OND) juge que l'outil de recueil des infractions, "l'état 4001", n'est pas satisfaisant. Il rappelle qu'il l'a toujours dénoncé sans employer les termes des auteurs.
Créé en 2003 par M. Sarkozy, l'OND, organisme indépendant situé dans des locaux du ministère de l'Intérieur, s'est vu confier "dans un souci de transparence" la maîtrise de la publication officielle des +stats+.
"Il n'y a aucune bonne solution", a estimé Bauer, pour qui le travail des deux chercheurs est "parcellaire".
Il cite en exemple les enquêtes de victimation (travail auprès des victimes d'infractions) de l'OND montrant, en 2005, que la délinquance est "trois fois supérieure aux chiffres officiels".


Que vous inspire la baisse « historique » des chiffres de la délinquance ?
Pierre Tournier. Les statistiques qui nous sont présentées ne sont pas celles de la délinquance mais celles des « faits constatés » par la police et la gendarmerie.
Et encore, ce titre est trompeur. Il ne s’agit, en fait, que d’une comptabilisation des procès-verbaux (PV) adressés au parquet. Lorsque les chiffres baissent, cela ne veut donc dire qu’une chose : que les représentants de l’ordre ont envoyé, au cours de ce mois ou de cette année, moins de PV que pendant le mois ou l’année précédente. Et c’est tout. Comment peut-on dire, a priori, qu’une baisse de ce nombre de PV est une bonne chose ?

Comment l’interprétez-vous ?
Pierre Tournier. Il y a, en fait, beaucoup d’interprétations possibles. D’une manière générale, on distingue deux types de police : la police proactive et la police réactive. La première agit de sa propre initiative, découvre les affaires. La seconde est celle qui attend au commissariat la personne qui vient porter plainte. Ce sont deux processus pour lesquels une baisse des chiffres des PV s’explique différemment.
Concernant la police proactive : soit la délinquance baisse effectivement et il y a moins de PV à produire, soit la police a moins de moyens, et elle est moins active et moins efficace. Concernant la police réactive, plusieurs interprétations sont encore possibles. Celle du gouvernement actuel est, évidemment, de dire que si ça baisse c’est qu’il y a moins d’infractions, donc moins de plainte, donc moins de PV.

D’autres hypothèses peuvent pourtant être avancées. Comme une évolution de l’attitude des plaignants qui porteraient moins plainte. Ou, surtout, une évolution du comportement de la police, avec la question majeure des mains courantes. Face à une demande politique des autorités de voir baisser la délinquance, une façon de satisfaire la hiérarchie est tout simplement de mettre en main courante des choses qui, dans une autre situation politique, auraient donné lieu à PV. On parle souvent du chiffre noir de la délinquance à propos des infractions qui ne sont pas repérées. Il faut y ajouter les infractions connues de la police et qui ne sont pas traitées en termes de PV.



Le ministère de l’Intérieur met en avant une forte augmentation du taux d’élucidation...
Pierre Tournier. C’est le même principe. Si vous découragez les plaintes dans des cas où la découverte du coupable est très peu probable, de façon mécanique, cela augmentera le taux d’élucidation. Là encore, cela satisfait la hiérarchie et le pouvoir en place. Mais ce nqu’une apparence.

Cette statistique ne serait-elle qu’un trompe-l’oeil ?
Pierre Tournier. Il n’est pas question de dire qu’elle ne vaut rien et qu’il ne faut pas en tenir compte. Elle donne beaucoup de détails et a le mérite d’exister de façon constante depuis 1972. Mais, il y a au moins trois idées simples qui permettraient d’en améliorer l’utilisation. La première serait d’analyser ces données uniquement sur de longues périodes.
Plus on a une vision large dans le temps, mieux c’est. Sur dix, quinze, vingt ans, certaines choses sont indiscutables comme l’augmentation du nombre de faits constatés.
Mais l’idée de Nicolas Sarkozy de commenter les chiffres mois par mois est totalement délirante. La deuxième idée est de descendre au plus près du terrain, au niveau d’un quartier ou d’une ville. Plus l’on connaît les circonstances - comme, par exemple, l’évolution de l’urbanisme -, plus les chiffres vont prendre du sens. La troisième idée est de détailler au mieux l’infraction.

Si ces trois conditions sont remplies, l’interprétation me semble possible. Or, sur le plan politique, que voit-on aujourd’hui ? De l’analyse sur du très court terme, à partir de données nationales et de chiffres globaux qui mélangent des infractions qui n’ont pas grand-chose à voir. En fait, le problème majeur de ces statistiques est leur utilisation politico-médiatique.


Entretien réalisé par Laurent Mouloud
Article du 03/01/2005

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