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par Olivier COSTEMALLE et Raphaël GARRIGOS et Catherine MALLAVAL et Isabelle ROBERTS QUOTIDIEN : mardi 27 juin 2006


Dans quel pays le ministre de l'Intérieur peut-il exiger et obtenir la tête du directeur d'un grand hebdo sous prétexte qu'il a publié des photos qui déplaisent ? La Corée du Nord ? Le Turkménistan ? Cuba ? Pas besoin de chercher si loin : l'histoire se passe en France, où Nicolas Sarkozy, ulcéré par la publication, à la une de Paris Match, d'un cliché de son épouse en compagnie du publicitaire pour lequel elle l'avait quitté, a fait chuter Alain Genestar, le patron du magazine (lire ci-contre).

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Et s'il n'y avait que Match ! Car le ministre de l'Intérieur entretient avec de nombreux médias des relations intimes, voire incestueuses. On ne compte plus ses interventions, discrètes ou directes, sur les rédactions. Il va même parfois jusqu'à s'en vanter. Dossier à charge.

Télévision
JT sous influence
Selon nos informations, Nicolas Sarkozy n'est pour rien dans le prochain passage Des Chiffres et des lettres de France 2 à France 3. Pour tout le reste, en revanche... Sarkozy et la télé, c'est un véritable roman d'amitié : coups de fils, conseils, pressions de la part du président de l'UMP mais aussi autocensure de la part des chaînes pour ne surtout pas lui déplaire.

Exemple en novembre 2005, lors de la crise des banlieues. Figurez-vous que nos chères télés, si promptes d'habitude à faire feu de toute insécurité et tsunami de toute eau, se sont soudainement montrées d'une prudence de Sioux. Très vite, France 3 ne donne plus le nombre de voitures brûlées, France 2 ne montre pas les pourtant télégéniques incendies d'autos et TF1 fait dans le positif à coups de reportages sur les initiatives en banlieue.
Un oukase de Sarkozy ? Même pas. Il a simplement suffi que des élus tel le député UMP Jacques Myard fassent publiquement les gros yeux en accusant les médias d'être "instrumentalisés par les casseurs". Et Sarkozy là-dedans ? Oh, trois fois rien, il s'est juste contenté d'appeler personnellement Robert Namias et Arlette Chabot, patrons de l'info de TF1 et France 2, pour les remercier de leur prudence.

Sont-elles sourcilleuses, ces chaînes, et soucieuses d'équité... Le 6 novembre, 7 à 8 (TF1) saisit en caméra cachée une provocation policière envers des jeunes. Savon de Namias. Le dimanche suivant, 7 à 8 contrebalance avec les interviews de maires de banlieues chaudes...
Le 8 novembre, dans Nous ne sommes pas des anges (Canal +), la représentante d'une association souligne la responsabilité de Sarkozy dans les émeutes en banlieues et fait le parallèle entre le couvre-feu de Villepin et celui de Papon en octobre 1961. Emoi à la direction de Canal +, qui exige "un autre point de vue". Ce sera, deux jours plus tard, celui d'un maire UMP... Officiellement, Nicolas Sarkozy n'est pas intervenu. Juste, il a fait demander la cassette au service de presse... Le 10 novembre, France 2 diffuse dans son JT les images du tabassage de jeunes par des flics. Ceux-ci sont suspendus. Arlette Chabot décide d'ôter le reportage du site web de France 2 : "Nous ne voulions pas tomber dans la surenchère [...] au risque d'envenimer les choses à la veille d'un week-end à risque". Le ministre de l'Intérieur peut dormir sur ses deux oreilles, Chabot veille.

Et puis Sarkozy passe à la télé. Il faut alors mettre les petits plats dans les grands. Quand il est invité du Grand Journal de Canal + de Michel Denisot début mars 2006, il accepte, mais à condition de figurer aux côtés de Denisot en Une de TV Mag, le supplément télé de la Socpresse (le groupe de presse de Dassault) distribué avec 42 quotidiens nationaux et régionaux et diffusé à près de cinq millions d'exemplaires.
Commentaire d'un cadre de Canal : "Sarkozy n'en a rien à faire du Grand Journal, ce qui l'intéresse, c'est d'être sur la table du salon de 5 millions de personnes." Ce n'est pas la première fois que Sarkozy prend ses aises avec la chaîne cryptée : quand en juin 2005, dans le plus grand secret, Canal + décide de mettre fin au contrat de Karl Zéro, celui-ci fait donner ses amis qui tenteront de faire plier Bertrand Méheut, PDG du groupe. Au premier rang des pro-Zéro : Sarkozy, qui appelle en personne.

Enfin, il y a Sarkozy le faiseur de stars. Le 7 mars, la veille d'un délicat voyage du ministre aux Antilles, TF1 annonce que le joker de PPDA sera désormais le journaliste noir et antillais Harry Roselmack. Un bien beau hasard n'arrivant jamais seul, Sarkozy était déjà au courant. Le 17 février, recevant place Beauvau le club Averroès, qui défend l'image des minorités dans les médias, le ministre de l'Intérieur et ami intime de Martin Bouygues, PDG de la maison mère de TF1, avait en effet annoncé la nouvelle : il y aura, cet été, un Noir au 20 heures. Mieux, selon certains témoins de la rencontre, Sarkozy aurait raconté avoir lui-même soufflé l'idée à Bouygues...

Radio
Conseil en recrutement
Le ministre de l'Intérieur garde aussi un oeil sur le recrutement des journalistes politiques. En février, le Canard enchaîné révèle que Jean-Pierre Elkabbach, directeur d'Europe 1 (filiale de Lagardère, tout comme Paris Match), a pris conseil auprès de Nicolas Sarkozy sur le choix d'un journaliste politique. "C'est normal, fanfaronne Sarkozy.
J'ai été ministre de la Communication." Et il ajoute : "Je les connais, les journalistes." Elkabbach revendique sa "méthode" de recrutement, qui consiste, dit-il, à prendre l'avis des politiques, mais aussi de syndicalistes ou d'associations : "Je fais cela pour tous les services parce que je veux avoir les meilleurs... Je ne peux pas interdire aux politiques de me donner leur avis. Mais ensuite je décide à 100 % moi-même".

Presse, édition
Convocation
Pauvre Valérie Domain. Cette journaliste de Gala croyait pouvoir publier tranquillement une bio autorisée de Cécilia Sarkozy.
Elle l'avait même rencontrée à plusieurs reprises. Mais le livre ne verra pas le jour, du moins sous sa forme initiale. Fin 2005, l'éditeur est convoqué place Beauvau par le ministre de l'Intérieur en personne.
Menace de procès, intimidation : il comprend le message et remballe son ouvrage. Lequel sera transformé à la va-vite en roman à clé. Chez Prisma, propriétaire de Gala, on anticipe les soucis à venir en demandant désormais aux journalistes maison de soumettre leurs projets de livre à la direction.

Mais Nicolas Sarkozy ne peut pas convoquer au ministère tous les journalistes. Un homme de l'ombre, dans son cabinet, se charge de faire passer les messages non officiels aux rédactions. Pierre Charon a ainsi fait savoir à quelques journalistes que le fils cadet de François Hollande et Ségolène Royal avait été interpellé, en mai dernier, après une soirée arrosée. C'est lui aussi qui a agité la menace d'un procès dans les rédactions susceptibles de révéler l'identité de la journaliste du Figaro qui partageait la vie de Nicolas Sarkozy après sa rupture avec son épouse.

Mais c'est sans doute avec Paris Match que les interventions ont été les plus directes et les plus pressantes. Outre l'affaire de la Une de Cécilia, il y a eu le cas Noah. Dans un entretien à l'hebdomadaire, en décembre dernier, le chanteur-tennisman déclare : "Une chose est sûre : si jamais Sarkozy passe, je me casse !" Bizarre : le 15 décembre, lorsque l'hebdo arrive en kiosque avec la longue interview titrée "Mes quatre vérités à la France" dans laquelle Noah évoque notamment la crise des banlieues, la petite phrase a tout simplement disparu, comme le révèle le Canard.
Sur ordre de Sarkozy ? Ou bien l'hebdo a-t-il décidé de s'autocensurer et de s'éviter, cette fois, les foudres du ministre de l'Intérieur et de son ami Arnaud Lagardère, propriétaire de Match ? A chacun sa version.



L'invité d'honneur... partout
Certes, les engagements des propriétaires tous, ou presque, sarkozystes, de journaux, n'engagent pas mécaniquement leurs rédactions.
Et les journalistes de Libération, par exemple, ne sont nullement concernés par la sympathie que leur principal actionnaire, Edouard de Rothschild, éprouve envers le chef de l'UMP.
Mais Jean-Marie Colombani, le patron du Monde, proche du ministre de l'Intérieur depuis la campagne Balladur en 1995, n'a pas résisté au plaisir de se prononcer en sa faveur à la une du deuxième numéro de la nouvelle formule du quotidien du soir. Ce qui provoqua de sérieux remous.

Cette préférence Sarko se traduit surtout, dans les médias classés plutôt à gauche, par une hostilité en ce moment grandissante à Dominique de Villepin.
Certes, François Pinault est couramment donné, lui, plutôt proche de Jacques Chirac et de Dominique de Villepin, tout en ayant des amis au PS et en entretenant une relation convenable avec Sarkozy. Une exception.
Mais le directeur du Point, l'hebdo dont François Pinault est propriétaire, n'en a pas moins choisi Sarkozy. Pour l'instant...

Sur France Télévisions, on se demande où Sarkozy n'a pas été pas invité plusieurs fois, et dans les conditions qu'il voulait, jusque dans les émissions de Michel Drucker!
Le Parisien ne lui est pas inféodé, mais nullement hostile.
Alain Duhamel, qui a oublié Ségolène Royal dans son livre consacré aux présidentiables, l'a couronné meilleur représentant de la droite.
Il a des partisans jusqu'au sein de la rédaction du Nouvel Observateur.
Par ailleurs, le directeur adjoint de la rédaction de Marianne, Nicolas Domenach, lui a également consacré un ouvrage rien moins qu'assassin.

Jamais, sans doute, un homme politique n'avait disposé, a priori, d'un tel matelas d'indulgence ou d'appétence médiatique. Qui se souvient que de Gaulle, lui, avait une partie de la presse écrite contre lui et que tous les titres du groupe Hersant se déchaînèrent à certaines périodes contre François Mitterrand?
Article publié par Marianne


ET SI FRANCOIS BAYROU AVAIT RAISON !

Surfant sur une exaspération qui pourrait gagner les électeurs face à l'ultramédiatisation de Nicolas Sarkozy et de Ségolène Royal, François Bayrou a accusé les grands groupes industriels propriétaires de médias d'" orienter " les Français vers un " choix tout fait ".

Visés : les groupes Bouygues, Dassault et Lagardère, qui ont, a souligné le président de l'UDF, " des rapports de clients avec l'État, dont la vie et le développement dépendent de la commande publique ". " Il y a des puissances très importantes qui, en particulier, ont des intérêts dans les médias et qui poussent à ce choix tout fait (...).
Nicolas Sarkozy d'un côté, Ségolène Royal de l'autre.

D'une certaine manière, elles mettent des billes dans les deux cases ", a affirmé François Bayrou sur France Inter.
Après l'agressive partialité dont ont fait preuve sans convaincre la quasi-totalité des médias dans le débat sur la constitution européenne en 2005, cette question pourrait, à nouveau, être au coeur de la campagne présidentielle.


MANIPULATION
Par Yanis Iskounen

Jusqu'il y a peu, je ne croyais pas à la magie.
Pourtant, force est de constater que le miracle de la nouvelle année a opéré : Nicolas Sarkozy, ministre français de l'Intérieur et chef de file du parti présidentiel (UMP, Union pour un Mouvement Populaire), est accueilli à bras ouverts aux Antilles.

L'information semble irréelle. Et pour cause. En décembre 2005, une large partie des Antillais, choquée par l'article 4 de la loi sur le rôle positif de la colonisation et par les propos insultants de Nicolas Sarkozy pendant la crise des banlieues, lançait les pires anathèmes contre la venue du ministre, qui avait (sagement) choisi d'annuler son déplacement dans les îles. Aujourd'hui pourtant, les rédactions des 20H de TF1 et de France Télévision évoquent à l'unisson " l'accueil chaleureux " qui a été réservé à Nicolas Sarkozy.

Que s'est-il passé ?
Les Antillais auraient-ils de graves troubles de la mémoire ?
Ou peut-être seraient-ils schizophrènes ?
Non, décidément, il y a quelque chose que je ne m'expliquais pas en voyant ces images de liesse et de réjouissance sur le passage du petit homme qui sont diffusées en boucle.
Ce débordement de joie excessif ne semblait pas crédible... Mon sens critique s'agite, la réponse est là, juste sous mes yeux : je suis bel et bien en train d'assister à une grossière mise en scène !"L'homme providentiel"Plans serrés, morceaux choisis, montages, témoignages et commentaires réglés comme des horloges suisses. Tous les ingrédients d'un traitement orienté de l'information sont là. Sans parler des commentaires.

Exemple sur France 2 : " (...) Les Guadeloupéens affichent cette fois la couleur : les belles robes, la foule, les cris. Sur le marché de Basse-Terre, ce n'est plus un ministre qu'on accueille mais l'homme providentiel. " " L'homme providentiel " ( ?!?).
Les Guadeloupéens attendraient le patron de l'UMP comme " l'homme providentiel ".
Le record de l'ineptie vient d'être battu haut la main sur toutes les chaînes publiques. Plus grave encore, je comprends que la frontière entre information et propagande vient d'être franchie.
"L'homme providentiel"... Ils ont osé la référence !
Je me rappelle de ce slogan, utilisé dans la confusion politique d'après-guerre qui régnait en France en 1945, pour évoquer le retour du général De Gaulle.
Je me rappelle aussi de la propagande marxiste en Afrique où l'homme fort du régime s'affublait volontiers de titres grandiloquents tels que " L'homme des masses ", " L'homme des actions concrètes " ou encore " Le grand ami de la jeunesse "...
Mais quel rapport peut il y avoir entre cette formule empruntée à l'Histoire et la pitoyable mise en scène dont je parle ?
S'agit-il d'un faux-pas monumental ou bien d'une fanfaronnade rhétorique sciemment employée ?J'en suis encore à mes réflexions quand la suite du reportage m'apporte la clé du mystère.

Une jeune et jolie militante UMP s'exprime pour encenser celui qui " n'a pas peur des mots ".
Puis, le commentateur enchaîne : " Quelques uns, discrets, critiquent l'homme du kärsher ".
Et c'est au tour d'un Rastafari portant des lunettes noires de prendre la parole.
Mais son explication, anecdotique, commence quand elle se termine. Coupé au montage. L'infortuné.

Quoiqu'il en soit, le mal a été commis. Les médias ont bafoué la première règle du journalisme : l'objectivité.
" Moi, j'attends de cette visite pour qu'il met en place des organisations pour les policiers, les gendarmes.
Tout ce qu'il faut pour faire sortir les immigrés sans papier ", nous dit cette femme âgée aux yeux exorbités d'aigreur. La formule maladroite cingle comme un coup de chicote. Dépité, je finis par succomber sous les assauts de cette intoxication informative.
J'éteins. Mensonges, désinformation, pensée unique... Bienvenue dans l'univers des médias français de 2006.
Article publié par Afrik.com


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