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Par Patrick Le Hyaric, directeur de l'Humanité.

On assiste à un véritable big-bang du paysage médiatique. Une concentration de la presse, jamais connue jusque-là dans notre pays, est à l’éuvre. Le groupe Dassault a racheté, il y a quelques jours, la totalité du groupe Socpresse : le Figaro, 70 titres régionaux (6 millions de lecteurs), le groupe l’Express, l’Expansion, l’Étudiant, etc.
Il y a quelques semaines, c’est le pôle de l’édition qui était touché avec le rachat par le groupe Wendel, de M. de Seillière, du groupe Éditis. Hier, le nouveau groupe Dassault Socpresse a ouvert son capital à hauteur de 10 % au groupe Bouygues TF1. Ainsi se noue une participation capitalistique croisée entre la chaîne de télévision la plus puissante et le premier groupe de presse écrite français.

L’objectif immédiat de cette opération est d’accaparer la plus grande masse de la manne publicitaire. D’autant que ces deux groupes, désormais associés, investissent également massivement dans la presse " gratuite " qui escompte vivre des seules recettes publicitaires.
Il faut être lucide : dans ces conditions, les éditeurs indépendants sont menacés d’asphyxie pure et simple à court terme. Cette concentration a également pour dessein, la création et le développement de réseaux privés de télévisions locales venant concurrencer le réseau public de France 3.
La constitution de tels groupes monopolistiques pose un problème de fond à la société française. Ce sont les citoyens, quelle que soit la chaîne de télévision qu’ils regardent, quel que soit le journal qu’ils lisent, qui payent la part des dépenses astronomiques de communication publicitaire inclue dans le prix des produits qu’ils consomment.

Nous entrons aujourd’hui dans une nouvelle ère médiatique dont nous mesurerons, au fil des mois et des années, les multiples implications et conséquences. Celles-ci seront d’ordre économique, politique, culturel. Elles peuvent avoir des conséquences sociales redoutables pour les professions de la presse, du journaliste à l’ouvrier imprimeur. Elles peuvent menacer à terme un acquis démocratique jusque-là communément admis : celui du pluralisme de la presse pour le pluralisme des idées.
Nous nous faisons un devoir de faire part de nos plus vives inquiétudes, d’en appeler au débat public, à la plus grande vigilance et d’en appeler à l’État, garant du pluralisme de la presse. À l’instar d’autres secteurs d’activité, la grave crise de la presse écrite nationale et régionale ne se règle plus que par le rachat d’entreprises de presse par des grands groupes disposant de moyens financiers importants.

Ces groupes n’ont pas pour seule activité les médias et la communication. On a vu, en quelques années, des entreprises, dont la vocation était la diffusion de l’information, devenir des groupes combinant presse écrite, son, image, communication, distribution de produits culturels et de divertissement...
Puis, par le jeu des fusions-acquisitions, ces groupes se sont agglomérés à des entreprises dont les métiers d’origine, on le voit, sont le bâtiment, l’armement, l’aviation ou les produits de luxe. La globalisation financière fait entrer la France dans l’ère des " entreprises globales ".

Puissance économique et hégémonie idéologique cumulées
Déjà quelques grands groupes mondiaux contrôlent l’information, l’édition, la diffusion culturelle, le divertissement. Parmi eux : Via Com, AOL Times Warner, General Electric, Microsoft, Bertelsman, Disney. Ou encore la News Corps et l’empire de Rupert Murdoch dont les multiples titres de presse écrite et les télévisions se sont distingués par leur acharnement aux côtés de Bush pour tenter de faire accepter au monde la sale guerre d’Irak.
Ces " entreprises globales ", dominantes dans le capitalisme mondialisé, ne peuvent être que les promoteurs et les vecteurs les plus convaincus de ce système, avec des conséquences catastrophiques pour le débat social, politique et la confrontation d’idées. Les lecteurs et les téléspectateurs passent ainsi du statut de citoyens à celui de consommateurs. L’information, la culture deviennent des marchandises. Si la priorité des médias devient la captation de recettes publicitaires et la rentabilité, toute critique du système, dont ils vivent et dépendent, sera anesthésiée.
Tout cela pousse au formatage des supports et des vecteurs d’information, de la création et de la diffusion culturelle, pour capter le maximum de lecteurs et de téléspectateurs. Ceci, non plus en facilitant leur liberté de jugement, mais à partir du sensationnalisme, de sujets racoleurs qui font vendre ou monter l’Audimat.

Au bout de ce chemin se profile une véritable aseptisation culturelle et démocratique.
La fonction de " quatrième pouvoir ", de médias autonomes, indépendants, érigés en contre-pouvoir, serait renvoyée au rang des utopies d’antan. Nous entrons dans une période nouvelle où les groupes de médias vont cumuler puissance économique et hégémonie idéologique, précisément pour s’inscrire dans la guerre économique mondiale et pour pérenniser le capitalisme mondialisé qui connaît une crise exacerbée.
Notons aussi que ce remodelage du paysage médiatique se déroule deux ans avant les principales échéances électorales de notre pays, dans le cadre d’une crise globale de la société et de son système de représentativité politique.
Les périls sont immenses ! La presse indépendante est en danger. L’Humanité sera encore plus enserrée dans des carcans.
Alors que l’Humanité ne dispose que de faibles recettes publicitaires, le système qui se met en place peut l’étrangler. Les deux ou trois groupes qui cumuleront la force de la télévision, de la presse gratuite, de journaux nationaux, de magazines et de la presse régionale vont aspirer les budgets de communication des annonceurs au détriment des titres indépendants.

Alors que de lourdes menaces planent sur les systèmes coopératifs et de distribution postale, seuls ces groupes auront, demain, la force de faire distribuer eux-mêmes leurs journaux par des entreprises de portage, filiales de ces mêmes groupes.
Voulons-nous vivre demain dans un pays avec des kiosques à journaux aussi vides et uniformes que le débat d’idées ? Voulons-nous voir détruire la diversité de la création culturelle ? Acceptons-nous l’aseptisation avec une presse détenue par quelques groupes, distillant une information unique sur un mode de traitement unique ? Évidemment non !

Des propositions pour le pluralisme
Non, nous voulons vivre dans une France au débat vif, libre, contradictoire, alimenté par une presse diverse, pluraliste, dynamique.
Pour cela, la presse écrite doit disposer des moyens d’exercer ses multiples fonctions. L’État doit en être le garant. Il doit donc réagir, et vite. Il doit appréhender la situation aujourd’hui créée et envisager des moyens nouveaux pour aider les entreprises de presse écrite indépendante. L’État peut-il rester silencieux et inactif quand les mêmes groupes de presse qui se constituent vivent pour une part de commandes publiques ?
Nous avons soumis des idées et propositions : l’augmentation de l’aide aux journaux à faibles recettes publicitaires ; la réalisation d’initiatives pour le développement de la lecture de la presse d’information générale par les jeunes, la modernisation des ordonnances sur la presse.
Mais n’est-il pas urgent de réfléchir aux moyens d’une autre répartition des recettes publicitaires ? Par exemple, en créant un prélèvement modeste sur les énormes recettes publicitaires collectées par les groupes les plus puissants pour alimenter un fond de répartition, géré par l’État pour venir en aide aux éditeurs indépendants ?

Plus que jamais nous en appelons au débat citoyen, à la mobilisation sur ces enjeux.
La pétition lancée par l’Humanité il y a quelques mois a recueilli près de 100 000 signatures. Continuons à la faire circuler et à la faire signer. Plus que jamais les lectrices et les lecteurs de l’Humanité doivent se rencontrer et organiser des initiatives pour élargir son audience, notamment par la réalisation d’abonnements de parrainage. Nous réitérons solennellement notre demande au gouvernement de tenir une conférence nationale pour la sauvegarde et le développement du pluralisme de la presse et de l’édition indépendante.

Il en va de la liberté de l’information, de l’expression du pluralisme des idées, de la création intellectuelle et artistique, de l’éducation, de la capacité de la communauté citoyenne à construire sa société. Il s’agit d’un pilier fondamental de notre démocratie.


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