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par Géraldine Muhlmann, professeur de sciences politiques à l’Université Paris-XI, auteur de Du journalisme en démocratie, Éditions Payot, 2004.

Le journalisme a besoin d’une réflexion critique sur ce qu’il fait et pourrait mieux faire. Par mes travaux, j’ai souhaité contribuer à cette réflexion critique, à deux titres. D’une part, en menant une enquête philosophique sur ce que pourrait être un journalisme " idéal ", capable d’importer, dans l’espace public commun, une diversité d’objets, saisis par un regard réellement curieux.
D’autre part, en cherchant dans l’histoire du journalisme des figures importantes, qui offrent des repères au journalisme actuel. Je crois essentiel que soit mieux connue l’histoire du journalisme - ses articulations, les enjeux qui ont été débattus en son sein : le mouvement des muckrakers (" fouille-merde "), le courant américain du new journalism, un Albert Londres vraiment lu et non pas " panthéonisé ", les tentatives qui ont traversé l’histoire de Libé, quelques grands regards sur la guerre du Vietnam.

La critique des médias est une nécessité, mais elle est aussi un jeu dangereux. Comme le disait Michel Foucault, le risque est de véhiculer une certaine " misanthropie ", une peur de la curiosité profane et désordonnée, bref, de porter atteinte à l’idée démocratique elle-même. Il faut le savoir. Et pour l’éviter, il faut bien préciser au nom de quoi on critique les médias. Au nom du journalisme lui-même, et pas au nom de la haine du journalisme. Au nom de médias toujours plus libres, et en même temps " exposés ", comme sont " exposés " ceux qu’ils observent.
Et il faut, je crois, mener cette critique avec les journalistes. En souhaitant donc qu’ils s’ouvrent plus facilement aux critiques - signe le plus sûr d’une presse mature et sereine. C’est, de fait, dans les pays où les médias sont les plus autonomes et les plus combatifs à l’égard du pouvoir politique qu’ils acceptent le mieux la critique, la pratiquent eux-mêmes, en tirent les conséquences.
Ainsi, la BBC nous a donné de belles leçons d’indépendance et de combativité dans sa manière d’enquêter sur les motifs de l’entrée en guerre contre l’Irak ; puis lorsqu’elle s’est trouvée accusée d’avoir été trop peu précautionneuse dans l’enquête, et notamment d’avoir joué un rôle dans le suicide de David Kelly, il y a eu une très forte autocritique, et des démissions.

Le jour où, en France, reconnaître ses erreurs, démissionner, sera devenu une banalité, les médias seront entrés dans une vraie culture du contre-pouvoir. Les crispations des journalistes et leur difficulté à s’autocritiquer publiquement sont les signes qu’ils ne sont pas encore tout à fait sereins face aux pouvoirs en place.
C’est pourquoi je les encourage à prendre les devants, à oser, non pas la rédaction d’insipides codes déontologiques, mais une autoanalyse régulière et concrète, dans des lieux à eux, ouverts cependant au débat public. Certes, cela ne fera pas disparaître certaines contraintes structurelles, notamment économiques, qui pèsent sur la profession journalistique, mais cela la renforcera néanmoins, cela l’aidera à faire davantage prévaloir des valeurs claires sur les pressions de toutes sortes.


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