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Par Jean-Marie Charon, sociologue, Chercheur au CNRS, Président des entretiens de l’information, Auteur de les Médias en France, La Découverte, collection " Repères ", 2003

La période est fortement marquée par la mise en cause publique de l’information et le questionnement sur la pratique du journalisme.
Le thème de la déontologie de la profession est un sujet récurent de réflexion tout autant que l’objet d’un débat public. Si l’on s’interroge sur les raisons d’un tel phénomène, il ne faut sûrement pas verser dans une forme de nostalgie d’un d’âge d’or du journalisme et de la presse, mais plutôt tenter d’analyser les problèmes ou défis qui s’imposent aux professionnels de l’information. Car la nature de ceux-ci ne peut se réduire aux questions traditionnelles de la défense de la liberté d’expression et du pluralisme de la presse.

En premier lieu, il faut sans doute prendre la mesure de l’élargissement continu du domaine de l’information qui désormais concerne la santé, l’éducation, les sciences et techniques, l’environnement, l’orientation professionnelle, l’économie, etc. C’est-à-dire, à la fois des sujets qui appellent des spécialités plus nombreuses, mais aussi plus exigeantes, car ceux-ci sont en même temps plus complexes, souvent traversés par d’importantes controverses entre experts du domaine.
Les journalistes devraient regrouper des formations plus diversifiées, alors que celles-ci restent pourtant à dominante " littéraire " (pour 80 % d’entre eux). Ils sont aussi moins souvent spécialisés, puisque dans l’audiovisuel la tendance est à rechercher la polyvalence, que dans les quotidiens généralistes, les " rubricards " sont moins nombreux et que dans les magazines les journalistes rattachés en permanence à une rédaction diminuent sans cesse.

Durant les vingt dernières années, une mutation technologique a totalement révolutionné les conditions d’activité des journalistes. Ces technologies (informatique, télécommunication, miniaturisation de l’électronique, satellites, etc.) sont extrêmement flexibles et elles ont été mobilisées par les entreprises en fonction de priorités bien précises, au premier rang desquelles figure l’accélération du traitement de l’information.
C’est la multiplication, par exemple, des radios et télévisions d’information en continu ou le développement des sites d’information sur Internet. Elles ont aussi permis une plus grande mobilité et polyvalence des journalistes (notamment en radio-télévision). Elles ont enfin facilité un recours plus fréquent à la sous-traitance (agences spécialisées, pigistes dont la proportion a bondi).

L’information devient de plus en plus un contenu parmi d’autre dans des médias qui sont de plus en plus insérés dans des groupes économiques de communication ou débordant la communication.
Il en découle des normes de rentabilité qui sont alignées sur d’autres domaines (tels le divertissement ou les biens de consommation courante) ; la généralisation de conception de produits (impact du marketing, y compris rédactionnel) et de formes de commercialisation importées de l’industrie ; la montée de managements et d’encadrements gestionnaires ; une interdépendance avec des intérêts industriels (tels Dassault, Bouygues, LVMH et bien d’autres pour la France) ; l’instabilité et les aléas de stratégies financières (illustrée par les pratiques des fonds de pension dans ce secteur).
Il est, par exemple, frappant d’observer durant les vingt dernières années, la tendance à la démultiplication des entités éditoriales (magazines grand public, radios, télévisions, sites Internet) alors que, dans le même temps, le nombre de journalistes n’était multiplié que par deux.

Pour les journalistes, ces tendances lourdes ont souvent conduit à une difficulté plus grande à situer leur propre responsabilité, alors même qu’ils ont le sentiment de voir se diluer la responsabilité collective au niveau de leur rédaction ou de leur entreprise. Les hiérarchies sont mises en cause, parce qu’insuffisamment éditoriales, donnant l’impression de ne plus être que gestionnaires. L’accueil des jeunes journalistes est devenu une forme de mise à l’épreuve et non plus une initiation progressives par un collègue expérimenté.
Ils sont toujours plus confrontés à des conditions d’exercice où ils ne peuvent plus faire appel à un background progressivement constitué. Une impression de moindre maîtrise de l’activité s’impose conduisant chez certains à la démotivation, à la passivité, voire un certain cynisme, avec un refus d’autant plus grand du débat public, qu’ils se sentent fragiles.

Le débat, à propos des dérives de l’information ne peut pourtant que monter, manifestant une évolution profonde des utilisateurs. Ces derniers sont en effet plus dépendants des informations utiles concernant des domaines comme la santé, l’éducation des enfants, l’orientation professionnelle, le choix d’un lieu de vie, etc. La confrontation à une multiplicité de microerreurs, imprécisions, contresens - ce qui peut être qualifié de " défaut de fiabilité " de l’information - est alors perçue comme une mise en danger personnelle.
Par ailleurs le niveau culturel et éducatif d’une large partie du public est proche voire supérieur à celui des journalistes, permettant de mieux identifier les faiblesses ou lacunes de ceux-ci. Enfin, la multiplication des domaines d’informations spécialisées multiplie le nombre de ceux qui dans le public sont des spécialistes des questions traitées (enseignants, travailleurs sociaux, professionnels de santé, etc.), qui peuvent donc juger la production des journalistes en " experts ". Cela peut être une chance à saisir pour les journalistes afin d’en faire un argument pour défendre les exigences de leurs professions face au management gestionnaire. Il peut s’agir aussi d’un appui pour légitimer le maintien du rôle de l’État en matière d’aide et de régulation spécifique des médias avec, à la clé, les questions de spécificité de l’information, de conditions du pluralisme, de qualité.
Il ne faut pas non plus se cacher que se multiplient aussi des tentations de repli ou de défense corporatives, l’invocation de la liberté d’expression prétendant légitimer le refus de toute critique du public.

Le journalisme et l’information ont pourtant besoin que s’instaurent une critique et un débat public sur l’information et les conditions de sa production. Il faut que les journalistes soient partie prenante de ce mouvement.
Cela appelle la construction de lieux, de procédures, de moyens de débat public. Sachant que l’enjeu n’est ni plus ni moins que la reconstitution d’une responsabilité des journalistes et des rédactions. Ce débat public ne peut exister que dans la durée, offrant une large place à des questionnements et des réflexions ouvertes et plurielles.


L'Huma du 06 mai 2004


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