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Par François Congost, économiste.

L'état économique de la presse française en cette fin d'année a quelque chose d'un paysage après la bataille - mais d'une bataille qui ne serait pas terminée et dont l'issue resterait encore incertaine. Un paysage avec ses cadavres, ses blessés et, aussi, ses charognards.

Les données chiffrées publiées récemment par Diffusion Contrôle, organisme chargé de mesurer l'évolution de la diffusion, soulignent la persistance de la crise. La presse dite grand public (hors magazines professionnels) subit un nouveau recul de 1,2 % de sa diffusion entre la mi-2002 et la mi-2003. Les titres de la presse quotidienne nationale reculent tous, à l'exception de la Croix et de l'Humanité qui enregistrent de légers progrès. Depuis quelques années déjà, le mal s'est étendu à la presse quotidienne régionale. Tous ses principaux titres baissent en 2003, à l'exception du Télégramme de Brest.

" La presse quotidienne se languit en France, mais les magazines se portent comme un charme ", entend-on parfois. Pas si sûr. Si des magazines continuent d'enregistrer des résultats bénéficiaires, leur diffusion d'ensemble avance à reculons. Selon une étude réalisée par les NMPP, leurs ventes ont baissé de plus de 80 000 exemplaires entre 2000 et 2002. Les ventes annuelles de la presse de télévision ont baissé de 30 millions d'exemplaires et de 7 %. Les magazines politiques voient leur diffusion stagner, le Point faisant figure d'exception. La presse féminine recule également.
Pour tenter de juguler le mal qui s'étend, on assiste à une véritable course à l'abîme. Chacun tente de trouver sa petite solution, tout seul ou avec quelques proches. Pour contrer l'offensive des gratuits, on essaie d'en faire soi-même ou à quelques-uns.

Pour faire face à des difficultés financières, on court le risque de se livrer pieds et poings liés à des financiers. Le Monde, qui n'arrive pas à redresser durablement ses comptes, est engagé dans une véritable fuite en avant. Il met en ouvre une politique de rachats pour tenter d'améliorer ses résultats : Courrier international d'abord, puis Midi libre et maintenant les Publications de la Vie catholique. Une boulimie d'acquisitions avec l'espoir de rendre le bilan plus présentable et de parvenir à être coté en Bourse. Libération, qui ne parvient pas non plus à redresser ses ventes et ses comptes, est ouvertement à la recherche d'un investisseur industriel. Les rédactions des deux titres (le Monde et Libération) sont conscientes de l'enjeu et tentent, dans la tourmente, de préserver leurs droits de contrôle sur le capital. Mais jusqu'à quand ?

La course à la concentration s'accélère dans la crise. Le groupe britannique EMAP a pris le contrôle du groupe français Excelsior, Bayard des éditions Milan, TF1 a fait son entrée dans le capital de 20 Minutes.

À la source de cette crise, il y a évidemment la chute du lectorat mais il y a aussi l'inflation des coûts. Certains spécialistes considèrent que le prix de revient d'un quotidien oscille en France entre 1,10 et 1,60 euro - alors que son prix de vente varie entre 0,80 et 1,20 euro. Les recettes ne couvrant que les deux tiers des frais d'exploitation, il faut donc faire appel à la publicité pour boucler les comptes. Celle-ci n'est cependant pas toujours au rendez-vous et pas forcément de la même façon pour tout le monde. L'Humanité en sait quelque chose.

Dans une conjoncture comme celle que nous traversons, marquée par le reflux des investissements publicitaires des entreprises et la volonté de la droite et du patronat de remettre en cause les droits sociaux, la tentation est grande de tenter de réduire certains coûts plutôt que d'autres : les coûts salariaux prioritairement. Cela explique certainement l'annonce par le Figaro de son intention de quitter le Syndicat de la presse parisienne.

Cette politique a des effets " collatéraux " dévastateurs. Le réseau de distribution mutualisé des NMPP est fragilisé. L'AFP, véritable colonne vertébrale de la presse française, est en grande difficulté. L'État et les principaux groupes de presse ont assigné à l'Agence la mission de développer un réseau mondial, mais elle a dû le faire pour une bonne part à ses frais. Aussi croule-t-elle sous une montagne de dettes et en est-elle réduite à vendre son immeuble pour faire face à ses besoins de financement.

Il paraît difficile d'assister à ce désastre annoncé sans réagir. Derrière cette bataille terrible, c'est une part essentielle de l'avenir de notre démocratie qui se joue. " Quand les blés sont sous la grêle, fou qui fait le délicat ", écrivait Aragon. L'ensemble des acteurs de la presse française, les pouvoirs publics sont interpellés.


L'Huma du 25 décembre 2003


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