immigration
par Michel Simon, sociologue, l'Humanité du 12 mars 2006.


Une enquête secoue les idées reçues sur le niveau scolaire, les convictions laïques ou l'engagement social des uns et des autres. Français comme les autres ? Enquête sur les citoyens d'origine maghrébine, africaine et turque, par Sylvain Brouard et Vincent Tiberj, Presses de Sciences po, décembre 2005, 168 pages, 10 euros.

Ce passionnant travail de deux chercheurs du Cevipof repose sur deux enquêtes par sondage (avril 2005). L'une porte sur cette population française issue de trois immigrations spécifiques, l'autre, dite témoin, sur l'ensemble de la population française. Démarche inédite, qui met à mal plus d'un poncif.
Ces Français sont comparativement jeunes. Huit sur dix sont nés ou arrivés très jeunes en France.
Ils sont plus souvent issus de familles ouvrières et populaires et plus souvent employés ou ouvriers (mais un sur cinq est cadre ou de profession intermédiaire). À origine sociale comparable, leurs performances scolaires sont au moins équivalentes (58 % ont un diplôme égal ou supérieur au baccalauréat, contre 52 % dans la population témoin).
Ils ont pourtant deux fois plus de chances d'être chômeurs ou précaires.

S'ils sont en majorité musulmans (66 % parmi ceux d'origine maghrébine), 20 % sont sans religion (28 % dans l'enquête témoin). Ils ne sont pas plus pratiquants que leurs concitoyens.
Mais ils tiennent beaucoup plus compte des valeurs et prescriptions religieuses. Ce sont les moins de vingt-cinq ans qui, parmi eux, se montrent les plus pratiquants, alors que c'est l'inverse dans l'ensemble de la population. Cet islam vécu, à forte composante identitaire (voire, chez les plus jeunes, protestataire), ne pousse pas la plupart d'entre eux au retrait de la société française.
Ils sont aussi attachés à la laïcité que leurs autres compatriotes. Ils admettent en majorité les mariages religieusement mixtes. Ils se sentent proches des gens de leurs pays d'origine, mais plus encore des Français en général (les réponses sur ce point sont identiques dans les deux enquêtes). Au total, le " communautarisme " reste chez eux très minoritaire.

Une population sans repères politiques ? Ces Français issus de l'immigration sont au moins aussi attachés aux libertés et aux valeurs républicaines que leurs concitoyens. Ils sont encore plus partisans d'une intervention de l'État dans l'économie.
Quelle que soit leur position socioprofessionnelle, ils sont une forte majorité (très supérieure à ce qu'on observe dans l'échantillon témoin) à envisager un vote de gauche (PS surtout, mais aussi PC ou extrême gauche). Mais ils sont nettement plus nombreux à n'être pas inscrits sur les listes électorales (30 % parmi les 18-24 ans, contre 15 % dans l'échantillon témoin). Préjugé favorable n'est pas synonyme de soutien effectif.

Ce tableau général ne doit pas occulter des phénomènes qui, bien que minoritaires, conduisent à le nuancer. Ainsi, 32 % de ces Français d'origine immigrée refusent qu'une femme ait des rapports sexuels avant le mariage, contre 8 % seulement dans l'échantillon témoin. 39 % des premiers, contre 20 % des seconds, estiment que " les juifs ont trop de pouvoir en France ".
Dans les deux cas, ces attitudes exclusives se manifestent d'autant plus qu'on est plus pratiquant. Elles sont davantage notables chez les plus jeunes.

Résumons. Ces jeunes Français issus de l'immigration vivent avec une particulière intensité l'aspiration à réussir sa vie, typique des générations auxquelles ils appartiennent.
Ils se heurtent aux mêmes butoirs. Mais ils subissent, en plus, un ostracisme de type raciste contre lequel ils se rebellent encore plus vivement que leurs aînés. Mener, avec eux, une lutte implacable contre les discriminations qui les frappent ; tout faire pour qu'émergent des responsables et des élus issus de leurs rangs : voici deux urgences pour la gauche et les communistes. Sinon, le risque existe de voir grandir une intolérance de ressentiment et de repli, symétrique de celle qui, dans d'autres composantes de notre peuple, fait le lit de la droite et, a fortiori, de l'extrême droite.


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