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La machine à faire silence
Quand les médias sont soumis à la dérive financière, c'est la dernière ligne de défense de la démocratie qui cède, interpelle l'auteur de Black List, Kristina Borjesson.
Black List, Kristina Borjesson. Éditions Les Arènes. 22,70 euros.
Quinze journalistes américains témoignent : ne pas confondre liberté d'entreprise et liberté de la presse. C'est leur propre expérience qui illustre comment les pouvoirs interviennent pour écarter l'enquête gênante, la révélation de la manipulation, du mensonge formaté version papier ou écran par les grands réseaux médias. Gouvernement, CIA, groupes financiers, patrons de presse filtrent, censurent, punissent les fauteurs de troubles. L'image hollywoodienne du journaliste, façon Philip Marlow, qui traque l'injustice, la corruption et rétablit le droit, travaillant au bien commun, en prend un sérieux coup dans Black List(1).

" Ce sont les stockholders (les actionnaires) qui décident ce qui doit ou non être publié ", confie Kristina Borjesson, qui a eu l'idée de rassembler les témoignages de ses consours et confrères. Elle enquêtait pour la chaîne de télé CBS sur les circonstances de l'explosion, le 17 juillet 1996, du vol TWA 800 au large de Long Island. Elle venait de recevoir le prix de la meilleure enquête de télévision. Ses recherches la mènent sur la piste du Pentagone. Ce jour-là, des navires de guerre étaient en manouvre sur le site. Les témoignages font apparaître une lueur suspecte, celle possible d'un missile qui aurait abattu l'appareil civil. Des traces étranges sont relevées puis cachées par les militaires qui ont pris l'enquête en main. Le FBI se contredit.
Avec la CIA, ils produisent une version virtuelle pour convaincre que ce n'est qu'un accident. Télévisions, journaux, même la presse de référence acceptent sans sourciller cette version rassurante. Kristina Borjesson devient " une monomaniaque du complot ". Elle sera licenciée. Elle décide alors de faire appel à quelques-uns de ceux qui ont été victimes de ce qu'elle appelle " la broyeuse " (" buzzsaw " qui a donné le titre du livre aux États-Unis) : la machine à réduire au silence.

La plus révélatrice des enquêtes relatées dans ce livre nous conduit au cour du système. Elle oppose Monsanto, une multinationale des OGM - l'inventeur des semences non réutilisables qui rendent dépendants les agriculteurs à qui elles sont imposées - à deux journalistes, Jane Akre et Steve Wilson. Ceux-ci découvrent que Monsanto utilise une hormone de croissance qui transforme les vaches en usine à lait, en omettant de signaler aux consommateurs que ce lait contient un produit dont les conséquences peuvent être nuisibles à leur santé. La chaîne Fox passe l'enquête (c'était avant que Rupert Murdoch, l'ami de George W. Bush, mette la main dessus).
Le groupe contre-attaque en justice, perd en première instance. Les images, les témoignages produits sont imparables. Monsanto doit payer 425 000 dollars ; la Fox du nouveau propriétaire, Rupert Murdoch, met les auteurs de l'enquête à la porte. Ils font un procès pour licenciement abusif, lié à leur enquête sur Monsanto. Le procès ne portera pas sur le fond mais sur l'interprétation du premier amendement de la Constitution de 1791, censé garantir la liberté de la presse. Cet amendement ne concernerait, selon la thèse du tribunal, que les organes du pouvoir susceptibles de s'y opposer, mais pas les entreprises privées. La Fox se retourne contre les journalistes et reçoit l'appui de grands groupes de presse. Jan Akre et Steve Wilson, qui avaient reçu deux prix de déontologie dans leur carrière, sont condamnés à verser l'équivalent de plusieurs millions de francs à la Fox de Rupert Murdoch.

Donc, en conclut Kristina Borjesson, " aucune loi n'interdit de cacher la vérité ". En fait ce sont deux multinationales, Monsanto ainsi que celle du milliardaire Murdoch, et les grands groupes de presse qui les ont soutenus, qui font la loi et s'arrogent le droit de trier l'information. Jane Akre et Stève Wilson sont au chômage et ruinés par cette leçon juridique de déontologie sous surveillance, mais continuent le combat en justice.

Autre exemple, autre " complot " contre l'ordre établi : l'histoire de la révélation du trafic de drogue organisé par la CIA pour financer les " contras ", les mercenaires de Washington qui combattent le régime démocratiquement élu du Nicaragua dans les années quatre-vingt. En remontant la filière de la cocaïne qui inonde Los Angeles et fournit les gangs des Crips et des Bloods, Gary Webb trouvent les fournisseurs. L'affaire est publiée par le San Jose Mercury News sous le titre " Dark Alliance " (La sombre alliance). La CIA nie. L'auteur est qualifié de " fantaisiste ", ou plutôt disqualifié aux yeux des grands médias, dont le San José ne fait pas partie. Mais quand les documents internes de la CIA seront déclassés, quelques années plus tard, les faits donneront raison à Gary Webb, qui entre-temps a été mis à l'écart. John Kelly, lui, raconte comment il a trouvé que la CIA infiltrait les médias par l'intermédiaire d'un fonds d'investissement. Son contrat n'a pas été renouvelé par la chaîne ABC.

Au fil des récits, comme les chapitres d'un roman noir, la mythologie entretenue par le système des pouvoirs politico-financiers, ses rouages invisibles sont dévoilés par ces enquêteurs qui refusent de se soumettre. La liberté de la presse reste à conquérir. Tous les jours.

Jacques Coubard

Article paru dans l'édition de l'Humanité du 5 juin 2003.

Entretien
Le cauchemar de la démocratie
Kristina Borjesson estime que le conflit entre les intérêts commerciaux et le devoir d'informer conduit à l'autocensure.

À lire votre livre on a l'impression que dans la logique médiatique, tout est bouclé, corseté par l'argent. Pourtant des enquêtes, des livres, des films, comme c'est le cas avec Michael Moore, franchissent les obstacles ?
Kristina Borjesson. Oui, c'est heureux. Mais c'est encore très peu. L'information est diffusée par un radar qui ne laisse passer ce qui est au-dessous de son champ de vision programmé. Les informations révélatrices restent sous le radar des grandes chaînes de télévision, des câbles qui touchent la majorité des Américains.
Lorsqu'on a découvert qu'en Floride le gouverneur (Jeb Bush, le frère de George W.) avait donné l'ordre de rayer près de 60 000 personnes des listes électorales [c'est un autre chapitre ] e Black List, NDLR], les grands médias ne sont pas allés au bout de l'enquête. Peut-être que M. Bush ne serait pas président s'ils l'avaient fait. CBS avait vérifié l'information... auprès du bureau de Jeb Bush, qui a immédiatement démenti ! Et on s'est arrêté là.

Comment votre livre a-t-il été accueilli aux États-Unis ?.
Kristina Borjesson. Des collègues m'ont félicitée, mais aucun ne m'a invité dans son émission. Le livre se diffuse bien. Il figure dans les bibliothèques d'universités parmi d'autres livres engagés. Il a reçu le prix de la New York Public Library, malgré la pression qui s'est renforcée depuis le 11 septembre parce qu'il n'est pas patriotique de mettre en cause le pouvoir en temps de guerre. On peut l'accepter mais c'est le devoir des journalistes de dévoiler la désinformation, quand la raison d'État couvre la malfaisance.
La liberté d'expression avait gagné du terrain après la guerre du Vietnam et le Watergate (un scandale révélé par deux journalistes qui avait obligé le président Nixon à démissionner). Une brèche s'était ouverte. Depuis, les médias ont fusionné et la concentration en quatre ou cinq groupes a renforcé la pression. Je ne suis pas contre les grandes entreprises, elles sont dynamiques, mais la presse est un service public. Or, les groupes dépendent des entreprises qui leur confient leur budget publicité. Leurs actionnaires n'ont qu'un but : faire de l'argent.
Il y a un conflit fondamental entre les intérêts commerciaux et le service public. L'affaire Enron l'a montré. Pourquoi personne n'avait rien vu arriver de cette énorme escroquerie ? Les informations étaient vérifiées auprès d'analystes qui étaient liés au groupe et personne ne vérifiait leurs sources. Avec Monsanto et la Fox, c'est la justice qui est défaillante.
C'est un précédent très grave. Si les médias ne sont pas obligés de dire la vérité, les journalistes sont poussés à l'autocensure, c'est très grave pour la démocratie, un cauchemar pour les journalistes... La presse en est vraiment la dernière ligne de défense.
J. C.

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