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L’actualité nous interpelle sur la place des images. Entretien avec l’historien Laurent Gervereau.

La décapitation par al Qaeda d’un Américain, après la diffusion des images de tortures de soldats irakiens par des GI, a relancé la polémique sur la place des images dans l’actualité. Un débat vieux comme le journalisme. Laurent Gervereau, historien et président de l’Institut des images, nous livre ses réflexions.

Les images, en particulier en période de guerre, posent question. Pourquoi ?
Laurent Gervereau. Depuis le XIXe siècle, on est passé, pour ce qui est de l’image, de l’ère du papier à celle de projection, puis à celle de l’écran, pour finalement, aujourd’hui, être à l’ère du cumul et de la profusion. Or il faut avoir en tête, d’une part, que l’actualité n’est ni plus ni moins que le choix fait par une minorité de personnes parmi une minorité d’informations pour une majorité de personnes et, d’autre part, en ce qui concerne l’image, qu’elle importe moins que le commentaire qui l’accompagne. En clair : qui l’a prise, dans quelles conditions, pourquoi, comment ?.. D’autant que, plus une image est forte, plus elle est facilement détournée. On l’a vu avec Timisoara : ce qui importe, ce n’est pas tant ces images de faux charnier que de savoir qui est derrière.

Que vous inspirent alors ces images de torture par des GI ?
Laurent Gervereau. On a affaire là à des images que l’on n’avait jamais vues, qui n’avait jamais été diffusées parce que, jusque-là, elles n’avaient jamais été prises. Ces photos témoignent d’une époque où, à travers les reality-shows, les Webcams et grâce aux nouveaux outils de captation et de transmissions que sont la photo numérique et Internet, on ne vit que dans le reflet que l’on donne de soi. C’est ce que j’appelle la " reality-horror ".
D’aucuns ajouteront, en se référant à Gustave Le Bon et à son ouvrage Psychologie des foules, que l’individu se sent exister par le collectif en accomplissant ce qu’il ne ferait pas s’il était seul face à lui-même. Sans parler de la distanciation liée à la vision du monde à travers un objectif d’appareil photo. Mais le moment de leur diffusion importe aussi. Elles ne sont diffusables que parce que l’opinion publique américaine a changé.
Il y a encore quelques mois, la plupart des Américains voyaient leurs soldats comme une armée de libération et la diffusion de ces images aurait été impossible. Aujourd’hui, ces images sont " acceptables " parce que le peuple américain se rend compte que son armée est une armée d’occupation qui fédère toutes les oppositions.


Quid des images de décapitation du jeune Américain ?
Laurent Gervereau. La problématique n’est pas la même. Certains y verront une réponse directe du berger à la bergère, mais on se trouve en fait là dans une figure classique de " média-terrorisme ".
Jusqu’au XIXe siècle, les armées elles-mêmes pouvaient se défier dans une course à l’horreur. Au XXe siècle, il y a eu inversion avec l’instauration d’une propagande de masse lors de la Première Guerre mondiale, les armées dénonçant les atrocités du camp d’en face.
Cela commence dès 1914 avec le rapport Bryce sur les " atrocités allemandes en Belgique ", puis lors de la guerre d’Espagne avec l’utilisation de photos de corps de petites filles après le bombardement d’une école près de Madrid, qui inspireront, entre autres, Picasso pour Guernica.


Aujourd’hui comme hier, on est dans une guerre de l’information et des images.
Mais, si lors de la dernière guerre en Irak, après les critiques soulevées à l’encontre des médias durant la première guerre du Golfe, les rédactions et les journalistes ont fait montre de prudence quant aux images diffusées, quant au commentaire, on a tendance à oublier que la propagande ne s’arrête pas au temps de guerre, mais qu’elle persiste même en temps de paix. Pour la diffusion ou non des images de décapitation de ce jeune Américain - question déontologique qui concerne chaque rédaction, chaque journaliste. -, il me semble qu’il faut dire que ces images existent mais il n’est pas nécessaire de les montrer. Sinon, on entre dans une spirale de l’horreur, une surenchère pouvant mener à la banalisation. J’ai déjà eu à faire ce genre de choix lors d’expositions, en particulier sur la Seconde Guerre mondiale.


En même temps, n’y a-t-il pas un risque, en ne montrant pas certaines images, d’aseptiser ce qu’est l’horreur ? Et ce jusqu’à retoucher des photos, comme celles des attentats de Madrid ?
Laurent Gervereau. À mon sens, une photo, on la montre en entier, sans la retoucher, ou on ne la montre pas. D’autant que s’instaure, avec ces techniques de floutage, une sorte de curiosité malsaine que l’on pourrait comparer à ce qui passait lorsque le cryptage des films pornographiques sur Canal Plus était encore grossier : on cherche à deviner ce qui est caché.
Mais, par exemple, le fait qu’on ne voit pas un seul cadavre lors des attentats du 11 septembre n’est pas en soi problématique : les avions qui foncent dans les tours, les silhouettes qui sautent dans le vide, l’effondrement des Twin Towers et le nombre de morts sont amplement suffisants.


Mais alors, comment expliquer que des photographes ou des cameramen travaillant au Proche-Orient soient obligés de faire un tri entre les images qui sont " montrables " dans ces régions et celles regardables en Occident ?
Laurent Gervereau. Il y a des différences culturelles évidentes et un rapport à la mort qui change. Cette question de l’adaptation au public ne concerne d’ailleurs pas que l’information. Il pose en fait un problème plus grave, celui de la provenance des images. Car il n’y a pas véritablement de pluralisme des sources.
La majorité des images diffusées ne sont que l’expression du regard de l’Amérique du Nord ou de l’Europe sur le reste du monde. D’où, par exemple, une vision des plus caricaturales de l’Afrique : en dehors des documentaires animaliers, on ne parle que des guerres, du sida, de la faim et de la pauvreté. Un peu comme si, de la France, on ne gardait que la haute couture et les voitures qui brûlent en banlieue. Une problématique à rapprocher du dévoiement de ce qu’est devenu le reportage : bien souvent, le reporter ne fait que répondre à une commande de sa rédaction.
Sur le terrain, il sait déjà ce qu’il doit rapporter ou non. À ce compte-là, il ne sert à rien d’aller sur place, puisque les images ne serviront qu’à illustrer une vision prédéfinie.


Autre problème : le décryptage des images.
Laurent Gervereau. En effet. Il n’y a pas en France d’éducation à l’image à proprement parler. Une difficulté qui concerne même ceux qui font les images ! Et si Internet influence la télévision - regardez le JT : il y a des images, du texte, un commentaire, cela ressemble de plus en plus au Web. - et permet de contourner la censure, le problème, c’est qu’on peut y trouver tout et n’importe quoi.
Or ce qui compte dans l’image, c’est la légende. Quant à la profusion, elle n’est pas nécessairement synonyme de choix.


Entretien réalisé par Sébastien Homer, L'Humanité du 21/05/2004


Laurent Gervereau, Voir, comprendre, analyser les images, Éditions La Découverte, 2004. Voir aussi www.imagesmag.net et www.imageduc.net.


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