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Ange Rovere, historien.

Histoire Du bonapartisme planétaire
Domenico Losurdo a signé une étude de référence sur le processus de décomposition du suffrage universel dans les démocraties occidentales.


Pierre Rosanvallon et Raymond Huard nous ont appris à mieux connaître l'histoire du suffrage universel en France, comme lente conquête du principe " un homme : un vote ", y compris dans ses aspects pratiques et techniques (isoloir, émargement...).
Le livre de Domenico Losurdo, paru en Italie en 1993 et qui vient d'être porté à la connaissance du public français par les éditions du Temps des Cerises, s'inscrit dans cette démarche en élargissant le champ de l'étude à d'autres pays d'Europe et aux États-Unis.

Mais ce n'est pas ce qui fait son principal centre d'intérêt. D'abord parce qu'il renverse la perspective : il montre en effet comment, à travers l'histoire de ces deux derniers siècles et demi, la pensée libérale, et aujourd'hui néo-libérale, n'a cessé de remettre en cause par un " processus de désémancipation ", l'expression politique des classes ou des groupes " subalternes " qu'il convenait d'écarter de l'exercice du pouvoir : les citoyens passifs (qualifiés souvent de " machines de travail "), les femmes, les immigrés, les Indiens, les Noirs, les jeunes, les peuples colonisés... C'est d'ailleurs vers ces derniers que l'on a transféré la " racisation " à partir du moment où, en Europe et aux États-Unis, il est devenu de plus en plus difficile de marginaliser les " multitudes enfantines ".
À travers les chapitres de l'ouvrage on apprécie la continuité, par-delà les nuances et quelquefois les renversements imposés par le déroulement de l'histoire, d'une idéologie enracinée chez Aristote. De Tocqueville (descendu du piédestal sur lequel on l'a installé ces trente dernières années) à Hayek, théoricien du néo-libéralisme, en passant par Weber, Schumpeter, Popper ou Bobbio, une même obsession : comment réserver le droit de vote aux " élites ", comment faire en sorte qu'elles ne soient pas submergées par l'irruption de ces " multitudes " qu'il convient de neutraliser. Les moyens utilisés ont été, et sont, divers et variés : le cens, l'imposition d'obligations pour être électeur, le vote à deux degrés, le vote pluriel...

La panoplie est large, jusqu'à la théorisation, positive, de l'abstention. On ne peut s'empêcher ici de rappeler le discours prononcé par Raymond Barre, dans les années soixante-dix, devant la Trilatérale : la démocratie française se portera mieux, argumentait-il, le jour où la moitié des citoyens n'éprouvera plus le besoin de se rendre aux urnes. Le disciple de Hayek, devenu premier ministre de VGE, rêvait du " modèle américain ".

Plus encore que la France de Napoléon III et, de toute façon, avant même le Second Empire, les États-Unis ont été en effet le laboratoire de ce que Losurdo appelle le " bonapartisme soft " et qui fait la thèse centrale du livre.
Soulignons d'abord une analyse fine de la constitution américaine loin du cliché récurrent sur le thème du parfait équilibre des pouvoirs garant de la stabilité et faisant d'elle la quintessence de la démocratie. Ce qui fonde en effet le système fédéral c'est d'abord la réaction contre le mouvement populaire qui menace, après l'indépendance, la propriété et la " représentation unique des notables ". Cette nécessité enfante une constitution " libérale et énergique " pour en finir avec " l'anarchie " et les " excès de la démocratie " afin d'assurer la " domination politique des hautes classes ". Tout naturellement l'architecture politique et institutionnelle ne fonctionne pas, dans ces conditions, sur le seul registre de la " désémancipation politique " (à forme et à contenu multiples) d'une partie des habitants mais aussi sur celui de la " désémancipation sociale ", surtout à partir du moment où, dans les villes, s'affirme une classe ouvrière consciente de ses droits.
La violence étatique peut, d'ailleurs, et en cas de besoin, venir endiguer ce que les normes ne suffisent plus à contrôler. Se constitue ainsi un " régime " et non seulement un " intermède ", c'est-à-dire un système pérenne capable, à l'occasion, d'intégrer et de gérer les exceptions que sont les crises ou les guerres.

La présidentialisation, assise sur le suffrage universel dès la Constitution de Philadelphie de 1787, a pour fonction d'exclure du débat politique les enjeux de société et fait du président le porteur d'une " mission " à caractère religieux, tant sur le plan intérieur que sur la scène internationale.
De Washington à Bush, en passant par Monroe, Wilson, ou les deux Roosevelt, les mécanismes d'" externalisation des conflits ", permettant d'expulser, en interne comme dans le monde, tout ce qui n'entre pas dans " l'âme et l'esprit de l'Amérique ", n'ont cessé de se perfectionner. Et le modèle fera son chemin, partout en Europe, l'extension inévitable du droit de suffrage aux catégories " inférieures " s'accompagnant de la personnalisation croissante du pouvoir, de la recherche de modes de scrutin susceptibles de marginaliser le contenu démocratique du vote et, le cas échéant, de la limitation des libertés syndicales.

L'Angleterre de Disraeli et Palmerstone entre dans ce mouvement, tout comme l'Italie de Crispi ou l'Allemagne de Bismarck. Et, bien sûr, la France de Napoléon III. Il est vrai que pour cette dernière on parle plus volontiers de " césarisme ", mais Losurdo montre bien que la IIIe République n'a jamais renoncé à trouver la voie du " bonapartisme soft " : pensons au scrutin uninominal, à l'exclusion des femmes, ou même à la manière dont la pensée d'un G. Lebon a travaillé une partie des notables. Nous retrouvons chez notre auteur les pages fortes consacrées par Zeew Sternhell au théoricien de la Psychologie des foules appelé à faire école chez Mussolini, Goebbels et certains de leurs épigones actuels.

Bien entendu, la Première Guerre mondiale a accéléré la marche. Parce que partout, et l'historien Marc Ferro l'avait déjà montré, durant le conflit on assiste à une énorme extension du pouvoir de l'exécutif ; parce qu'une des conséquences de ce conflit a été, aussi, de mettre à l'ordre du jour, avec la révolution russe, l'émancipation du peuple et le changement de la société.
Pour y parer, la mise en place de régimes d'exception, dictatoriaux, en Italie et en Allemagne mais aussi dans les pays où la démocratie continue de fonctionner, un présidentialisme renforcé (F.-D. Roosevelt) ou, comme en France, les diverses tentatives de réforme de l'État portées par les droites et une partie des radicaux.
Dans notre pays, la fin de la Deuxième Guerre a entraîné un développement inédit de la démocratie politique et sociale, mais pour lui faire barrage les assauts n'ont pas cessé : pensons au " discours de Bayeux ", au RPF, à Pierre Mendes France aussi et à sa lutte contre la proportionnelle afin de renforcer l'exécutif. La Ve République finira par intégrer toutes les composantes du " bonapartisme soft " et ne cessera de les perfectionner. Un événement récent, survenu après la rédaction de l'ouvrage de Losurdo, en est la parfaite illustration : lorsque Lionel Jospin entre dans la campagne présidentielle il prend soin de préciser que son programme n'est pas socialiste. En d'autres termes, il présente son combat contre Jacques Chirac sous le signe d'une compétition dont le seul enjeu est de savoir qui des deux protagonistes sera le plus apte à gérer le système. C'est le triomphe de l'esprit présidant à la course à la Maison-Blanche. C'est aussi le triomphe de G. Lebon : Silvio Berlusconi en offre la figure la plus emblématique, presque caricaturale.

Domenico Losurdo ne cache pas ce qu'il y a d'inquiétant et de grave dans ces évolutions. D'autant qu'elles s'imbriquent avec les rapports internationaux : l'expansion coloniale hier, les rapports de puissance et le rôle que se sont octroyé les États-Unis aujourd'hui. " Nous ne devons pas avoir peur de faire des guerres pour la paix ", affirme Karl Popper. On retrouve presque mot pour mot ces propos dans les déclarations des Bush père et fils à l'égard de Saddam Hussein lorsqu'il s'agit de justifier deux guerres qui ont, en dernière analyse, une portée mondiale : accentuer la " désémancipation " de la majeure partie des habitants de l'oekoumène, en conférant à la " République impériale " la mission de mener la " guerre sainte " afin " d'expulser le mal ".
Mais le peuple américain comme les peuples européens sont également les victimes de ce " bonapartisme planétaire " qui décide sans leur consentement et les prive du droit à la parole, au besoin en multipliant les exclusions, et toujours en manipulant l'information afin de construire les consensus politiques indispensables à la limitation de la démocratie.


Démocratie ou bonapartisme, triomphe et décadence du suffrage universel, par Domenico Losurdo, traduit de l'italien par Jean-Michel Goux, Éditions Le Temps des cerises, 2003, 284 pages, 20 euros.


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