the Navigators
Cinéma.

Page services publics-Interview de Ken LOACH-Fiche technique du film-Le réalisateur Ken LOACH-Cinéma

Avec The Navigators
le cinéaste anglais signe un réquisitoire
sur la manière dont une privatisation est menée et ses conséquences humaines.



Ken Loach : " Que peut-on faire lorsqu'on est seul ? "
Le réalisateur revient sur le choix de cette année 1996, comme cadre du film, qui a vu s'effondrer avec un service public des décennies de tradition de solidarité et de lutte. Parce qu'il y a toujours des leçons à tirer du passé, même et surtout récent.
Bread and Roses, en 1999, anticipait sur une lutte aussi symbolique que victorieuse. Ken Loach, de retour en Angleterre, signe The Navigators et revient sur le passé d'un échec : la privatisation de British Rail, l'homologue anglais de la SNCF. Au travers du portrait de groupe de sept cheminots affectés à l'entretien des voies ferrées, le cinéaste dépeint la manière, aussi sauvage que souvent absurde, voire cocasse, dont ces salariés perdent du jour au lendemain tout ce qui faisait leur vie au travail, et les répercussions intimes que cela entraîne. Interviewé peu avant une rencontre organisée par les cheminots parisiens, en présence de dirigeants de toutes leurs fédérations syndicales et de Jean Gallois, le PDG de la SNCF (voir l'Humanité du 17 décembre dernier), Ken Loach rend également hommage à son scénariste Rob Dawber, décédé sans avoir vu la version finale du film.

On a parfois de ces trous de mémoire... Je me souvenais, en venant vous rencontrer, du nom de John Major, qui a engagé la privatisation des chemins de fer britanniques, mais pas celui de l'actuel premier ministre...

Ken Loach.
...Blair [sourire]

Oui, c'est cela : Tony Blair, qui ne les a pas remises en cause. Je me posais cette question afin de savoir pourquoi vous avez choisi pour The Navigators l'année 1996, soit un an avant le retour au pouvoir des travaillistes, plutôt que l'époque actuelle, qui a démontré les résultats catastrophiques, à tous les sens du terme, de cette décision.


Ken Loach.
Il y aurait plein de bons films à faire là-dessus. Mais nous voulions nous intéresser à un microcosme et à ce qu'il devient. Le démantèlement des chemins de fer a abouti précisément cette année-là. Après 1996, le processus de privatisation était achevé, les équipes dispersées et les gens poussés dehors. C'était ce moment-là qui m'intéressait tout particulièrement. Le point de départ est l'instant où l'on dit aux gens qu'ils ont le choix d'où et comment travailler. Ils avaient le choix mais il n'y avait qu'une seule direction. Un tel enchaînement des faits m'est aussi apparu comme dramatique et parfois, même, comique.
Ainsi de ces vieux contremaîtres qui découvrent et doivent apprendre le " management " et l'" enseigner " à des gens qui y comprennent encore moins. C'est le cas lorsque leur chef ordonne à l'équipe de cheminots de détruire à coups de masse le matériel, parfois encore neuf, avec lequel ils travaillaient jusque-là. C'est stupide mais néanmoins il faut le faire. C'est de tout cela dont The Navigators voulait rendre compte.
Tout est venu de Rob [Rob Dawber, le scénaris] e du film, décédé d'un cancer professionnel dû à l'amiante - NDLR]. Il m'a écrit pour me parler de ce qui se passait dans les chemins de fer. Cela m'a paru être un bon sujet, parce que c'est quelque chose qui a concerné des salariés bien au-delà. Passer du jour au lendemain d'un emploi stable, avec des revenus réguliers, une vie sûre qui permet d'acheter une maison et d'élever une famille, au travail temporaire, le même travail mais sans savoir ce qu'on va devenir d'une semaine à l'autre, est arrivé à un grand nombre d'entre eux et dans bien des professions.

Un fait surprend, en voyant votre film, c'est la rapidité avec laquelle, du jour au lendemain, se réalise la privatisation. Comment expliquez-vous ce fait ?

Ken Loach.
Les deux grands partis britanniques ont chacun engagé des privatisations. La place qu'ils occupent sur l'échiquier est telle qu'il ne peut y avoir de véritable débat politique. La privatisation est un mélange de stupidité et d'idéologie. Le discours actuel est différent de celui de Thatcher, mais si l'on met de côté la rhétorique, les dirigeants travaillistes actuels font la même chose qu'elle et poursuivent dans la même voie et vont même plus loin. Dans le domaine de la santé, les cliniques, les hôpitaux, toutes sortes de services - de l'entretien aux infirmières en passant par la restauration - sont concédés au privé. Le métro de Londres est à son tour menacé, en dépit des accidents que l'on a vu se produire dans les chemins de fer. Ils entendent même privatiser le contrôle aérien. Qu'est-ce que cela signifie ? Qu'il y aura une concurrence afin de savoir quels avions guider ? !
En fait, le parti travailliste s'est converti au libéralisme. Et les dirigeants syndicaux qui voulaient défendre le service public ont dû battre en retraite parce qu'ils n'avaient aucun poids sur les partis politiques.
Vous montrez une équipe soudée par la solidarité, la camaraderie, l'humour. Pourtant tout cela vole en éclat.

Ken Loach.
Ils sont avant tout des victimes de ce mécanisme. Le syndicaliste est encore celui qui comprend la situation mieux que n'importe qui. Il a pour principe de ne pas désarmer. Mais il est isolé en l'absence de relais à l'échelle nationale. Et que peut-on faire lorsqu'on est seul ?

D'autres salariés s'y jettent avec enthousiasme et, par là, mettent le doigt dans l'engrenage qui les conduit jusqu'à la situation finale du film, sans qu'ils l'aient ni prévue ni voulue. N'ayant pas de point de vue global sur ce qui se passe, ils ne peuvent que réagir au coup par coup. Les seuls qui peuvent constater la dégradation qui se produit petit à petit sont les spectateurs du film.

Rob Dawber, votre scénariste, était-il un homme comme Gerry (Venn Tracey), le syndicaliste du film ?

Ken Loach.
Non, Rob était plus conscient politiquement. Il voyait très clairement l'ensemble du paysage qui se dessinait là. Et il y a eu plein de gens comme lui. Mais, très tôt dans l'écriture du film, nous avons décidé tous les deux qu'il n'y aurait pas un tel personnage de militant. Il n'y a rien de plus ennuyeux dans un film que d'avoir quelqu'un qui, à chaque instant, met des mots sur ce que nous voulons que le public voie par lui-même. De tels dialogues n'émettent que des évidences.
Rob était quelqu'un de très courageux. Sa maladie a été diagnostiquée alors qu'il écrivait le film et il est mort au moment du montage final de The Navigators. On lui donnait six mois, il a vécu deux ans de plus. Il n'était pas vieux. Voilà.

Pourquoi avez-vous porté votre choix, comme cadre de cette histoire, sur cette région de Sheffield, dans le Yorkshire ?

Ken Loach.
Ce pourrait être bien sûr n'importe où ailleurs mais c'est la région d'origine de Rob. Les gens, là-bas, ont un humour à froid très particulier. Ils sont capables d'être secoués d'un rire intérieur tout en gardant une apparence stoïque. Leur langue est aussi singulière. Son vocabulaire contient des termes très anciens, d'un grand classicisme. C'est vraiment la quintessence de l'Angleterre. Ils ont aussi une longue tradition de lutte. Les premières grèves de mineurs ont eu lieu là.

Précisément, s'agissant de cette tradition de lutte, de culture de la solidarité et du combat collectif, cinq ans plus tard, où en est la situation ?

Ken Loach.
Certains dirigeants syndicaux ont tiré des leçons de leurs erreurs du passé face au processus de privatisation. Ils ont constaté que les discours ne suffisaient pas. Le syndicat des chemins de fer a glissé davantage vers la gauche. Une nouvelle génération de militants, plus jeunes, émerge également, plus à gauche que les directions syndicales. Personne ne sait jusqu'à quel point elle se renforcera et sera capable de victoires, mais il existe de bons signes en ce sens.
Pour conclure sur la manière dont les privatisations sont menées au niveau social, il existe même une close, dans les contrats de travail, interdisant à ces salariés d'évoquer en public la situation de ces nouvelles entreprises. J'ai appris la chose lors de débats où j'invitais certains d'entre eux à témoigner. Ils ne pouvaient le faire que sous couvert de l'anonymat ou en me laissant dire à leur place ce qu'ils vivaient. C'est là quelque chose de réellement choquant.


Propos recueillis par Michel Guilloux, pour l'Humanité



THE NAVIGATORS
de Ken Loach (2001)
avec Dean Andrews, Tom Craig, Joe Duttine, Steve Huison, ...
COMEDIE DRAMATIQUE - BRITAN. - 2001 - 1H36

Paul, Mick, Len et Gerry travaillent pour « British rail », la société d’Etat qui gère le trafic et les installations ferroviaires. Basés à Sheffield, dans le Yorkshire, ils ont la responsabilité de l’entretien et de la signalisation des voies. Un beau matin, en arrivant au dépôt, ils apprennent avec leurs collègues la privatisation des chemins de fer. Leur travail est désormais éclaté en plusieurs sociétés privées concurrentes. Paul, Mick, Len et Gerry ne se font guère d’illusions sur cette restructuration...


KEN LOACH - Réalisateur
(Période 1964 - 2001)

Né le 17 juin 1936 à Nuneaton, près de Coventry, fils d'un responsable du service entretien dans une usine, Kenneth Loach, après deux ans dans l'armée de l'air, étudie le droit à Oxford puis s'intéressa à l'art dramatique. Il connaît une expérience de l'enseignement et entre à la télévision en 1960.
Ses premiers travaux, documents ou fictions, portent déjà sa marque : réalisme social, sensibilité et revendications gauchistes (Loach se déclare trotskiste et surtout anti-stalinien), peinture chaleureuse des victimes et des défavorisés (classe ouvrière ou exclus du libéralisme).

La Grande-Bretagne de Margaret Thatcher, avec sa politique jugée globalement anti-sociale, offre aux artistes engagés comme lui un terrain d'analyse et de mobilisation. " Il suffit de regarder autour de soi et de raconter ce que l'on voit. Alors on est forcément anti-Thatcher " déclarait Ken Loach (in "La Revue du Cinéma", n° 476, novembre 1991). Et il ajoutait, à propos de son intérêt pour les personnages de condition modeste;: "Ce sont ces gens-là qui font changer les choses. Leur expérience est plus intéressante, plus riche en émotions aussi. Ils n'ont rien à perdre, ils jouent plus gros. Les raisons de mon choix sont donc tout à la fois dramatiques et politiques. "

La plupart de ses films évoquent des situations contemporaines à leurs tournages, dans un cadre géographique précis des Iles Britanniques; l'enfant du Yorkshire apprivoisant un faucon (KES), l'adolescente londonienne perturbée, victime de sa famille autant que de la psychiatrie (FAMILY LIFE), les jeunes de Sheffield face au chômage (REGARDS ET SOURIRES), le problème irlandais (HIDDEN AGENDA), l'humour et la vitalité de travailleurs précaires à Londres (RIFF-RAFF), etc., jusqu'aux paumés d'un quartier difficile de Glasgow (MY NAME IS JOE). Une œuvre où les écarts dans le temps (BLACK JACK, histoire à la Dickens située au XVIIIe siècle) et dans l'espace (FATHERLAND et le passé nazi, LAND AND FREEDOM et la guerre d'Espagne, CARLA'S SONG et le Nicaragua sandiniste) apparaissent comme des exceptions.


Ce texte est issue de la série n° 323 de la collection des fiches de Monsieur Cinéma (323/35)






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