informations, le Maroc

Une écrasante majorité de Marocains a boudé les urnes

Maroc . Plus des deux tiers des électeurs n’ont pas voté, infligeant un camouflet au pouvoir. Pas de « percée » islamiste, la gauche perd du terrain.

Casablanca, envoyé spécial.

En s’abstenant massivement (63 %), les Marocains ont infligé un revers à toute la classe politique. En effet, sur les 15,5 millions d’électeurs, seuls 5,7 millions (37 %) se sont rendus aux urnes pour élire les 325 députés. À Casablanca, la participation n’a été que de 27 %, du jamais-vu.
Il en est de même à Tétouan et à Tanger, deux fiefs de l’islamisme radical, qui ont enregistré un taux de 30 % de participation. De manière générale, a fait observer Chafik Benmoussa, ministre de l’Intérieur, le taux de participation en milieu urbain a été de 30 % contre 40 % en milieu rural. Cela étant, même les plus pessimistes ne s’attendaient pas à un tel désaveu. « En refusant de se rendre aux urnes, une majorité de Marocains a manifesté un mécontentement social pourtant visible pour qui veut bien regarder la réalité en face », explique un cadre d’Ennahj (Voie démocratique) qui a appelé au boycottage des urnes.

Pourtant, tout avait été fait pour qu’il y ait une forte mobilisation : des spots ont été diffusés régulièrement par les médias. À la veille des élections, des ONG comme l’association « Daba 2007 » avaient distribué des centaines de milliers de tracts écrits en arabe - « Voter pour le Maroc de demain » - pour inciter la population à aller aux urnes. En vain.

Le Parti Istiqlal (PI), au discours islamo-nationaliste, arrive en tête du scrutin avec 52 sièges. S’il reste la première formation du pays, il perd cependant 8 sièges. Avec 47 sièges contre 42 en 2002, soit cinq sièges de plus, les islamistes du Parti de la justice et du développement (PJD), que tout le monde donnait vainqueur, arrivent en deuxième position.
Les socialistes de l’Union socialiste des forces populaires (USFP) sont les grands perdants de ce scrutin : 36 sièges, contre 50 en 2002. Classé en cinquième position, leur parti est devancé par le Mouvement populaire (MP), qui a obtenu 43 sièges, et le Rassemblement national indépendant (RNI, parti de l’administration), en quatrième position avec 38 sièges, contre 37 en 2002.

Le Parti du progrès et du socialisme (PPS, héritier du Parti communiste marocain) a également perdu du terrain : il a obtenu 17 sièges, en perdant 7 par rapport à 2002. Pire : des ministres - et non des moindres - ont été battus. Nabil Benabdellah, le fringuant ministre de la Communication, membre du PPS, a été défait par un islamiste à Témara. Deux ministres socialistes, A. Achâari (Culture) et Nezha Chekrouni ont également été battus.
Quant au duel qui opposait l’islamiste Saadeddine Othmani, chef du PJD, à l’avocat Mohamed Karam, un ténor de l’USFP, dans le quartier de Hay Hassani et que les socialistes avaient qualifié de test national, il a tourné en faveur des islamistes.

Pour avoir été au pouvoir depuis 1998, l’USFP, plus que les autres formations politiques, escomptait tirer son épingle du jeu. Elle avait jeté toutes ses forces dans la bataille. Les Marocains lui reprochent de n’avoir tenu aucun de ses engagements en matière de réduction du chômage et de la pauvreté.
« Dans l’opposition, elle affirmait qu’aucune réforme socio-économique ne pouvait se faire sans une réforme politique (révision de la Constitution). C’est l’inverse qu’elle pratique depuis qu’elle est au pouvoir », assure le politologue Mohamed Darif. Pire, elle a été l’artisan des privatisations des entreprises publiques. De ce fait, les bonnes performances de l’économie marocaine (croissance du PIB de 8 % en 2006) dont se targuent les socialistes n’ont pas profité au plus grand nombre mais à une minorité. La fracture sociale est plus béante que jamais.

Quant au PJD (islamiste), que chacun voyait arriver en tête de ces élections, il a été perçu, par cette frange de l’électorat pauvre travaillé au corps par l’islamisme et opposé à la monarchie, comme un parti de l’establishment. Aux yeux de la base islamiste que lui disputent le mouvement de Cheikh Yacine, Justice et bienfaisance, mais aussi les islamistes radicaux, le PJD, qualifié d’« islamiste de sa Majesté », qui a accepté la Constitution accordant au roi Mohamed VI de détenir l’essentiel du pouvoir politique et religieux, a tourné le dos à l’établissement d’un État islamiste.

Plus généralement, le Bloc démocratique, alliance formée par l’Istiqlal, l’USFP et le PPS, qui détenait 134 sièges dans le Parlement sortant, n’en détient plus que 105. Autrement dit cette alliance, qui constituait le noyau dur de la coalition gouvernementale sortante, disposera d’un poids politique moindre qu’en 2002. Qui plus est, au regard de l’affaiblissement de ses alliés socialistes et communistes, l’Istiqlal, qui a réussi à sauver les meubles, ne serait pas tout à fait contre une alliance avec les islamistes du PJD : ses leaders ne l’excluent pas.
Il est donc possible qu’on assiste à un jeu d’alliances, voire à un renversement dont la gauche traditionnelle risque de faire les frais.

Quant au roi Mohamed VI, qui doit désigner un premier ministre dans les jours qui suivent, il devra tenir compte d’une réalité politique à laquelle ni lui ni ses conseillers ne s’attendaient. En s’abstenant si massivement, une majorité de Marocains ont exprimé un refus net des politiques d’inspiration néolibérale comme du fonctionnement d’un système politique (monarchique) qui laisse peu ou pas de marge au gouvernement et au Parlement.

Hassane Zerrouk, l'Humanité

MAROC : CARTE D'IDENTITE

- Population : 30 000 000 hab.
- Superficie : 710 850 km2 (dont 260 000 pour le Sahara occidental).
- Capitale : Rabat (630 000 hab.).
- Langues : arabe et berbère ; le français se parle encore couramment.
- Monnaie : le dirham (Dh).
- Régime : monarchie constitutionnelle.
- Chef de l'État : le roi Mohammed VI.





Haut de la page-[menu précédent]