PCF/EVRY le journal de la mode
LE JOURNAL DE LA MODE
 


Christian Lacroix
mélange et fantaisie


John Galliano
la beauté éternelle

Emanuel Ungero


Chloé


Balmain



Leonard




Lacroix



Sherrer




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Petit tour d'horizon des collections de prêt-à-porter automne-hiver 2003-2004.
La mode comme une fleur
dans un champ d'horreurs
La nostalgie du beau l'emporte sur la laideur du monde. Les couturiers ne se laissent pas envahir par la torpeur ambiante.
Parler de mode en pleins troubles et dans un journal d'opinion, c'est se focaliser sur une marguerite dans un champ de bataille. Foulée, défoliée, maculée de sang, elle n'en reste pas moins une fleur, un espoir. Cent soixante défilés de mode, autant d'exposants dans les salons, cette manifestation parisienne d'envergure, qui s'est achevée dimanche, révèle la vivacité fragile des industries de la séduction qui viennent d'attirer à Paris un millier d'acheteurs. Demain, de nombreux bureaux de créations éplucheront les critiques et reportages photos des podiums de l'hiver 2003-2004, pour en faire leur beurre. De quoi donner envie de se pencher sur le travail revigorant de ces stylistes qui, par temps de crise, travaillent sans filet, cherchant à s'extraire des conflits sans les ignorer, faisant fi de la déprime, gardant le cap sur les désirs féminins. Un véritable exploit. Une bouffée d'optimisme. D'autant que dans l'ensemble les créateurs ont trouvé le ton juste, fonctionnel mais fantaisiste, sexy sans excès, célébrant la vie sans prétention intellectuelle. Alors pourquoi se priver de ces instants de futilité dont l'absence plombe notre quotidien ?

A priori, la mode de l'hiver prochain mise encore sur le noir, mais pas question ici de se morfondre. Les " remuantes " et audacieuses femmes de Sonia Rykiel expriment leur modernité dans cette teinte qui allonge la silhouette. La plupart des créateurs l'ont adoptée par simple désir esthétique. Le noir opaque rend interminables les jambes gainées d'un justaucorps, de jambières de cuir ou de laine, ou d'un fuseau sous des cuissardes. Surtout quand elles accompagnent une minijupe ou une minirobe plaquée sur les hanches. Les femmes du début du XXIe siècle ont encore de nombreuses batailles à livrer. Et cette allure de conquérante sied à cette tâche. Son aspect juvénile n'a rien de régressif. Il permet l'action. Rosemary Rodriguez pour Paco Rabanne accompagne cette silhouette, d'un long pardessus d'officier, d'une confortable veste tricotée ou d'un manteau souple comme pour insister sur l'aisance et la décontraction qu'elle procure. Sa collection résume un hiver fonctionnel enrichit de traits d'esprit. Elle l'éclaire de cotes de mailles très Rabanne, agréables au porté. L'acier est d'ailleurs le complément indispensable des tenues de battantes. Ses effets visuels à la Vasarely ainsi que les jeux optiques et graphiques en gris blanc et teintes vives opposées au noir célèbrent la fin du minimalisme. L'euphorie est exclue, mais elle est remplacée par des allures énergétiques et stimulantes pour les regards. Ce style inspiré des années soixante n'est pas l'unique représentant de la mode de l'hiver prochain. Loin s'en faut.

Les créateurs aiment aussi faire la preuve de leur maestria dans la construction du vêtement. Ils s'autorisent tous les effets de surface, à commencer par les jeux savants d'assemblages. Koji Tatsuno, nouveau directeur de la création de Grès, propriété du groupe japonais Yagi Tsuho, coud en zigzag, une cinquantaine de morceaux mats et brillants, sombres et colorés entre eux, jusqu'à donner au corps l'aspect d'un tableau d'Undertwasser. D'autres couturiers, tels l'Anglaise Vivienne Westwood et l'Américain Rick Owens, nouvelle coqueluche des branchés, surchargent leurs modèles de zips, sangles, harnais, passants ou rubans. Une façon de faire vivre, onduler, bouger, modifier le tombé des étoffes. Ce jeu de lanières, démode définitivement le style tiré à quatre épingles. L'aspect militaire a été mis en sourdine. Ne restent plus que les détails fonctionnels, telle la multiplication de poches.

Dans ces temps problématiques et laids, on a la nostalgie du beau. Fini les effets dramatiquement " destroy " et les prétentions philosophiques des modeux qui tendent à faire croire que la posture vaut tous les engagements. Les inspirations puisent aux sources des années cinquante, ligne en A, épaules menues et godets dans le dos (Céline), jeux de gros boutons en tissu (Vuitton), tailles hautes (Rochas). L'image énergétique de la femme sexuellement libérée lutte contre les retours en arrière que, dans certaines contrées, on voudrait lui imposer. John Galliano pour Dior pousse cette allure à l'excès, chacun de ses défilés servant de support publicitaire à la célèbre griffe. Sa recherche d'effets chocs, jambes vernies de latex rouge et buste poudré de mousseline et de satin rose, met bel et bien en scène la beauté éternelle et fragile. Sous sa propre griffe, il ressuscite les robes imprimées et glamour des années quarante, dans une joie de vivre entraînante.

De son côté, Christian Lacroix, mélange désormais ses lignes Jean et Bazar à son prêt à porter de luxe. Il démontre ainsi que la sophistication et la classe s'expriment aujourd'hui dans le décalage, les mariages mixtes et la fantaisie. Tom Ford pour Yves Saint Laurent vise lui aussi le féminin érotique et brillant à travers des robes sexy et colorées dignes d'éblouissantes stars hollywoodiennes. Le retour de la fourrure sur les podiums, qui met en transe ses opposants, est dicté par cette envie de faire revivre l'éternel féminin. Le vrai poil de bêtes d'élevage orne les cols, les bas des ourlets et les gants. Il se porte en blouson-boule, réchauffant les bustes et leur donnant du gonflant. · l'opposé de ces emphases du féminin, le Belge Dries Van Noten vise une beauté plus intimiste et luxuriante. Ses délicatesses brodées de boudoir, ses brocards scintillants et ses étoffes chatoyantes, ravivent les notions de parure. Ce couturier renvoie la féminité à une nonchalance faite d'amples et calmes volumes enrichis de drapés et de superpositions.

Autre style, autres mours. Le décontracté urbain façon Karl Lagerfeld pour Chanel c'est la rock attitude en petite robe noire à col satin, la punk attitude en tenue de rallye chic en tulle-dentelle, et la gavroche attitude en robe de tweed. Totalement en phase avec la rue, Karl Lagerfeld que les aficionados peuvent actuellement voir et entendre sur écran dans l'exposition du Bon Marché " Karl face à lui-même ", n'a pas son pareil pour mettre ses chaînes, ses perles et ses bracelets siglés au diapason de la rue. Quant au décontracté chic inspiré du sport, Il est traduit à la perfection par Marithé et François Girbaud. Ce couple ne cesse de réinventer le denim en lui appliquant les dernières technologies du laser. Leurs parkas igloo à double capuche, leurs sur vestes multi-poches et leurs blousons en cuir perforé et rebrodés, possèdent la nonchalance anatomique et ergonomique des habits de la glisse. · l'opposé, le Belge Martin Margiela invente un style impossible à connoter. Il met en pièce ceux qu'il recycle, les effrangeant d'un coup de ciseaux intempestif, remplaçant des cols classiques par des cols en plastique, et multipliant les audaces sur des vêtements seconde main, mettant vraiment l'imagination au pouvoir.

Jean Paul Gaultier reste égal à lui-même : terriblement talentueux et léger. Tant qu'à faire court, il réhabilite le bloomer ou la barboteuse avec escarpins vernis. Tant qu'à être à l'aise, il fait porter ses leggings de cuir ou de laine dans des Birckenstock ou dans des Doc Martens à lacet. Ce farceur - infatigable travailleur - habille des urbaines rock and roll en blouson d'aviateur ou doudoune sanglée avec son inimitable style 100 % couturier de Paris. Ca donne également des vestes en velours d'intello blousées vers le haut par un placage aux hanches. Ce monsieur cent mille idées peut aussi traduire du chic très chic, comme une simple robe noire en velours lisse soulignée de blanc. Il tient toujours la pole position, malgré l'arrivée d'imaginatifs bouillonnants. Parmi eux Alexander McQueen qui d'une énergie brute exprime un féminin fort, grandiose et fortement coloré, aux impeccables coupes. Cette saison il a imaginé des amazones des banquises en habit folklorique et moyenâgeux absolument fascinantes.

Paris n'est pas prêt à voir tarir ses forces de création qui s'y donnent rendez-vous. Certains jeunes talents sont propulsés directeurs artistiques de grands noms moribonds pour leur redonner vie. Saluons la première prestation d'Olivier Theyskens (vingt-huit ans) chez Rochas, et celle très remarquée de Jean Paul Knott (assistant pendant douze ans d'Yves Saint Laurent) chez Louis Ferraud.
Florence de Monza (l'Humanité du 18/03/2003)




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