Après le suicide d'un enseignant, lettre ouverte au ministre
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LA BOUTEILLE A L’ENCRE
NUMERO SPECIAL

Un numéro spécial qui ne contiendra qu'un seul texte, sans aucun autre commentaire.
Un texte que nous diffusons à la demande de Mme Deshoux...
Ce courrier à été transmis à Monsieur Le Ministre Luc Ferry sous couvert de Monsieur Muller (Inspecteur de l'Académie de Loire-Atlantique), ainsi qu'à Monsieur Ayrault (Député-Maire de Nantes (44) et à Monsieur Landrain Député d'Ancenis (44) par voie directe.

Cette démarche n'est nullement politique, Je veux simplement que la situation de l'École Publique Laïque évolue, que la situation des enseignants et des directeurs d'école primaire s'améliore.
Si vous souhaitez participez à cette démarche, merci de m'adressez vos témoignages à l'adresse mail suivante : lioneldeshoux@tiscali.fr

Mme DESHOUX Geneviève


À Monsieur Ferry
Ministre de l¹Éducation Nationale

Pour le souvenir et l'honneur de mon mari, Monsieur Lionel DESHOUX, décédé le 11 novembre 2003, Directeur de l'Ecole Primaire Publique de Thouaré-sur-Loire (44). Pour tous « les petits soldats » dévoués et méprisés de l¹éducation Nationale.


Monsieur le Ministre, le 11 novembre 2003, mon mari s'est suicidé. Ma fille, mon gendre et moi-même, l'avons découvert, pendu, dans le grenier de notre maison. Il n'avait que cinquante-deux ans.

Depuis la rentrée de septembre, je le trouvais changé, parlant peu, soucieux. Il me disait parfois qu'il ne savait plus travailler. Je l'aidais, le surveillais, lui demandais de prendre un peu de recul Mais comme il l'aimait ce travail !

Au cours des mois de septembre et d¹octobre, la situation sembla s'améliorer, d'autant que nous partions sur la côte afin qu'il se change les idées. Les vacances de la Toussaint furent un merveilleux bol d'air. Il est rentré reposé, heureux.
Dès les premiers jours de classe, il est redevenu sombre, car, des enfants du voyage, certains âgés de plus de dix ans, ne sachant pas lire, sont arrivés à l'école, posant problème à toute l'équipe éducative. Il s'en est ouvert à son inspecteur, il dut les mettre par classe d'âge. Imaginez la suite ! Tout a basculé.

Je suis en colère ! L'éducation nationale a tué mon mari.
Déjà, les tergiversations de l'année précédente en matière de retraite l'avaient perturbé. Je suis entrée dans l'éducation nationale en 1967. Je suis en retraite depuis septembre 2002.
J¹ai vu beaucoup de changements dus aux différents ministres, qui, chacun, tentaient de « marquer leur territoire ». Certaines transformations s'avéraient positives, d'autres, déstabilisaient les collègues et parfois sacrifiaient les enfants, (non doublement du C.P., par exemple).

Je suis en colère !
La situation des directeurs d'écoles primaires s'est détériorée au fil des années.
Faire classe et avoir une charge administrative de plus en plus lourde, une responsabilité de plus en plus pesante, devenaient insupportables : quand il fallait élaborer des projets divers nécessitant des réunions hors des heures de classe, quand il fallait prévoir des activités sportives (piscines) ou des sorties, tout en sachant que le moindre incident provoquerait des réactions juridiques auxquelles les enseignants ne sont toujours pas préparés.
Je n'oublie pas les réunions à la Mairie, avec les associations diverses, à dix-sept heures, à dix-huit heures, à vingt heures trente Je n'oublie pas qu'il fallait aussi recevoir les parents d'élèves et qu'une heure était si vite passée !
Puis en rentrant, les cahiers à corriger, la classe à préparer ! Travail jamais terminé, esprit jamais en repos, même les jours de congé !

Quel gâchis ! Je suis en colère !
Ce métier de responsabilités dans lequel il faut sans cesse se remettre en question, où l'échec des enfants est vécu comme un échec personnel par les plus sensibles, surtout, si la hiérarchie défaillante ne soutient pas ses enseignants.
Ce métier de contacts enrichissants sans doute, est souvent difficile, surtout quand des parents immatures se déchargent de l'éducation des enfants sur l'école, critiquant tout et n'importe quoi (un remplaçant n'a pas le droit d¹être malade, par exemple).

Je suis en colère !
Je remarque que dans les vingt-deux sujets proposés au débat pour « Quelle école, pour demain ? » Vous n'avez vraiment pensé aux enseignants que dans les deux derniers points ! Ceci est significatif quant à l'intérêt que vous leur portez.
Les enseignants sont des gens dévoués et consciencieux (peut-être y a-t-il des exceptions comme dans tous les métiers), qui se sentent coupables de ne pas pouvoir aller jusqu'au bout de ce qui leur est demandé par manque de temps.

Je suis en colère !
On impose des cas difficiles à des gens qui ne sont, ni formés, ni accompagnés de personnel supplémentaire (auxiliaires de vie), les enseignants n'ont pas le don d'ubiquité.
J'appelle cas difficiles les enfants comme ceux que je citais précédemment, ou handicapés divers qu'il faut intégrer.
Il existe tellement de cas différents.

Je suis en colère, car, nous sommes dits « nantis », à cause de la sécurité de l'emploi, des vacances toujours bien entamées par le travail et pourtant tellement méritées, je vous l'assure ! Mais combien d'enseignants sombrent dans la dépression et parfois pire ? Vous en souciez-vous ?

Monsieur le Ministre, je veux que les enseignants puissent exprimer leur mal-être et leurs difficultés professionnelles. Je veux que vous leur accordiez la place la plus importante dans le débat qui s'instaure actuellement, puisqu'ils sont l¹école, (si bien sûr, ce débat n'est pas que de la poudre aux yeux, cachant des décisions déjà prises).

Je veux que plus de personnel encadre les enfants, surtout lorsque se présentent ces cas difficiles (les réseaux d'aide sont insuffisants, pas toujours performants et ne répondent pas forcément à ce que l'on en attend).

Je veux qu'il y ait un enseignant supplémentaire par école pour assurer le soutien sans désorganiser les activités.
Je veux que lorsqu'il est décidé d¹introduire une nouvelle matière (langue vivante, par exemple), on ne commence pas par l'imposer, pour laisser ensuite les enseignants chercher comment ils vont résoudre ce nouveau problème. Pensez aussi qu'une semaine d¹école ne dure que vingt-sept heures.
Je ne veux pas que l'évolution technologique devienne un souci supplémentaire (obligation de lire les courriers électroniques administratifs, le soir, après la classe, avec des délais de réponse ne laissant aucun répit ; ordinateurs tombant en panne, juste au moment où ils sont indispensables).
Je veux pour en revenir à la carrière des directeurs d¹école primaire, que des mesures soient rapidement prises afin de les décharger de leur classe ou de leur assurer un secrétariat. Une rémunération supplémentaire n'est pas un luxe, mais ne résout pas les problèmes de temps et d'organisation.
Je veux que les enseignants aient un suivi médical (ce que je n'ai jamais connu dans ma carrière) et surtout psychologique. Il me semble que l'état impose une médecine du travail pour le privé, non ?

Pour en finir, je ne veux pas que vous vous trompiez d'ennemi. Ce n'est pas l'école qui est malade, c'est la société que vous nous faites : société de violence, due au chômage, au désespoir, à l'inquiétude pour l'avenir, aux ghettos dans lesquels vous rassemblez un maximum de cas sociaux. Société de peur, comportements abusifs pour traiter l'insécurité, alors que certains se jouent des lois en toute impunité.

Soignez la société, l'école de la République se portera mieux !


Monsieur le Ministre, je vous remercie de bien vouloir me donner votre avis à ce sujet.
Dans l'attente de votre réponse, je vous prie d'agréer mes sincères salutations.


Geneviève DESHOUX


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