Malgré une légère hausse en 2001, le taux de criminalité a atteint son niveau le plus bas ces trois dernières décennies. Pourtant, les prisons américaines sont pleines à craquer, peuplées par 2 millions de prisonniers, soit deux fois plus qu'en 1990 et six fois plus qu'en 1972. Le taux d'incarcération est de 702 prisonniers pour 100 000 habitants aux Etats-Unis, soit six fois plus qu'au Canada, 7,5 plus qu'en Allemagne et 9 fois plus qu'en France. A lui seul, l'Etat de la Californie détient plus de prisonniers que le Canada, l'Allemagne, la France et l'Italie réunis. Comment expliquer ce phénomène paradoxal de répression étatique et d'engorgement des prisons face au déclin de la criminalité - phénomène qui n'a d'équivalent dans aucune société démocratique ? Il convient de noter que c'est les politiciens et les électeurs - et non pas le taux de criminalité - qui sont à l'origine du durcissement pénal et de son corollaire, le boom des prisons. Les législateurs et politiciens ont commencé à appuyer des politiques pénales ultra répressives dans les années soixante-dix après avoir compris qu'être " tough on crime " (sévère avec les criminels) était un slogan extraordinairement payant électoralement dans une Amérique violente avec la peur chevillée au corps. De nos jours, les politiciens de toutes les tendances se font littéralement concurrence pour paraître aussi sévères que possible avec les criminels promulguant des lois à l'envi leur permettant d'incarcérer un nombre grandissant de délinquants, plus longtemps et dans des conditions de plus en plus difficiles. Il est difficile de croire, compte tenu de l'assourdissante rhétorique des médias, que les pénitenciers américains ne sont pas remplis de déviants dangereux et de criminels chevronnés mais plutôt de condamnés de droit commun incarcérés pour de vulgaires affaires de stupéfiants, cambriolages, vols ou même de simples troubles à l'ordre public. Pourtant, en 1998, le nombre de détenus incarcérés pour des contentieux non-violents s'élevait à un million !C'est donc en exploitant, en 1968, les slogans militaristes de " Guerre contre le crime " et de " Guerre contre la drogue " que Richard Nixon est entré à la Maison-Blanche. Ronald Reagan a marché sur ses pas en 1980 en faisant des toxicomanes la " matière première " des prisons. On compte aujourd'hui plus de 500 000 Américains -c'est-à-dire plus de la population carcérale européenne - incarcérés pour des infractions liées à la législation sur les stupéfiants. Les stratèges politiques conservateurs ont tiré une leçon qu'ils ne sont pas prêts d'oublier : habilement exploité, un simple crime permet désormais à un candidat de se faire élire. Le droit et l'ordre sont en conséquence devenus des armes quasiment systématiques dans les campagnes électorales républicaines.
Et la réhabilitation est tombé en disgrâce. Si en 1973, 73 % d'Américains pensaient que la réhabilitation était le but principal de la prison, ils n'étaient plus que 25 % en 1995. La dissuasion, la mise hors d'état de nuire et la vengeance sont désormais les mots d'ordre dans les prisons américaines. En 1976, la Californie a même effacé le mot " réhabilitation " de son Code pénal affirmant que l'objectif principal de l'incarcération était désormais la " punition ". · partir des années soixante-dix, des circonstances atténuantes telles que la pauvreté, l'analphabétisme, les mauvais traitements ou les problèmes mentaux ne sont même plus considérés comme des circonstances atténuantes et sont tout simplement ignorées dans les décisions de verdicts.C'est ce modèle impitoyable de tolérance zéro, fondée sur la doctrine néolibérale, que l'Amérique s'efforce d'exporter internationalement, grâce à ses boîtes à idées (" think-tanks ") occultant le fait que l'Etat pénal est de fait inversement proportionnel à l'Etat social et que c'est justement le désengagement de l'Etat sur le plan social qui génère la précarité de l'emploi et l'insécurité. C'est le constat de Loïc Wacquant dans les Prisons de la misère : " · l'atrophie délibérée de l'Etat social correspond l'hypertrophie de l'Etat pénal : la misère et le dépérissement de l'un pour contrepartie directe et nécessaire la grandeur et la prospérité insolente de l'autre. "
S'élevant contre les idées reçues, le mathématicien de l'université de Texas, William Spelman affirme que le boom des prisons n'a eu qu'un " impact limité " sur la baisse de la criminalité. Selon lui, le déclin de ces trente dernières années s'explique principalement par des facteurs démographiques, la croissance économique et la courte durée des violences liées au nouveau marché du crack. Pourtant, le ministère de la Justice américain prédit que l'expansion des prisons va se poursuivre jusqu'en 2005 au moins. Le taux d'incarcération sera alors de 735 prisonniers pour 100 000 habitants. Il y aura alors 2,1 millions de prisonniers dans le " pays de la liberté ".
(1) Les homicides ont augmenté de 3,1 % en 2001 pour la première fois durant la dernière décennie.