l'industrie
Quelle politique industrielle pour la France ?
Par François Congost, économiste

Pour combattre réellement la désindustrialisation il faut affronter la loi d'airain de la rentabilité financière.
Que peut-on opposer à M. Raffarin lorsqu'il appelle " les entreprises et les salariés à mener le combat contre la désindustrialisation " ? Il est toujours possible de lui rétorquer qu'il fait le contraire de ce à quoi il nous exhorte. Le problème est pourtant réel. L'emploi industriel s'affaiblit. 90 000 postes ont disparu en 2002 et autant seraient appelés à l'être en 2003.

Certes, il y a un remodelage induit par les mutations technologiques et la mondialisation de l'économie. Avec les débuts de la révolution informationnelle, l'emploi industriel, au sens strict, est appelé à diminuer.
Nombre d'activités exercées auparavant au sein des entreprises de la chimie, de l'automobile constituent désormais le cour de métier de sociétés de services.
La forte progression ces dernières années de l'emploi dans la recherche, les transports, la maintenance, la logistique, le marketing est en partie la conséquence de ces évolutions.

On assiste cependant, à un phénomène nouveau déjà apparu au début des années quatre-vingt-dix : la croissance des emplois de services ne compense plus celle des emplois industriels.
C'est ainsi qu'au cours du premier semestre 2003, le solde, toutes activités confondues, est en baisse de 0,4 % par rapport à la fin 2002. La France a perdu plus de 57 000 postes de travail salarié en 6 six mois !

Faut-il dès lors hurler avec le premier ministre ? Pas vraiment. Suffit-il de lui opposer la nécessité d'une authentique politique industrielle pour la France et l'Europe ?
On ne peut se contenter de définir des objectifs de développement dans tel ou tel domaine : relancer le nucléaire civil, développer le fret ferroviaire, mettre en ouvre une grande politique du médicament, travailler à de vastes programmes de coopération en Europe et dans le monde.
Ce serait tracer un cap indispensable sans pour autant se donner les moyens de l'atteindre.

Pour quelle raison la droite ne s'engage-t-elle pas dans cette voie ?
Parce qu'elle considère que son action se doit de répondre avant tout aux exigences des marchés financiers. Selon elle, le déclin industriel français serait dû au coût excessif du travail, insuffisamment rémunérateur pour le capital, et qui, par là même, dissuaderait l'investissement.
Pour relancer la machine, il faudrait donc rendre la France et sa population plus attractives en multipliant les avantages pour les groupes, les grands acteurs des marchés financiers.

L'obstacle à une authentique politique industrielle, même pour ceux animés de la meilleure des volontés, est dans cet impératif catégorique des marchés financiers.
Les grands groupes de l'industrie et des services, acteurs et cibles des marchés, en ont fait leur catéchisme.
Ils remodèlent, restructurent, sélectionnent leurs entreprises, leurs affaires pour obtenir des résultats financiers importants, en hausse si possible d'une année sur l'autre, réguliers en tout cas. Là, ils cèdent, là-bas, ils achètent. Ici, ils ferment, ailleurs, ils ouvrent. Avec toujours un souci constant : baisser certains coûts, particulièrement ceux du travail - passé et vivant - pour grossir leurs prélèvements financiers. Ces derniers progressent fortement en France : ils augmentent de 1,5 % en 2001, mais de 9,7 % en 2002 et probablement de 9,7 % encore en 2003.

Il faut donc affronter cette loi d'airain de la rentabilité financière. Comment y parvenir ? Cela suppose en premier lieu de réduire les coûts financiers représentés par les dividendes, les intérêts versés, pour augmenter au contraire les dépenses de développement humain, utiles et efficaces. D'autres choix de gestion doivent ainsi prévaloir. Il faut sécuriser l'emploi et la formation des salariés et de la population pour augmenter la valeur ajoutée disponible.

Il s'agit, en second lieu, de desserrer les contraintes exercées par les marchés financiers en développant d'autres modes de financement. Le crédit bancaire, depuis le simple établissement jusqu'à la Banque centrale européenne, pourrait être revisité et développé en usant de taux d'intérêts d'autant plus réduits que les investissements s'accompagneraient de davantage de créations d'emplois et de mises en formation.

La démarche de politique industrielle pourrait dès lors avoir un tout autre impact. Portée par la préoccupation de sécuriser l'emploi et la formation, confortée par de nouveaux financements, elle pourrait être impulsée à la fois d'en " haut ", à partir de décisions centrales, et aussi d'en " bas ", grâce à de nouveaux droits et pouvoirs pour les salariés et les populations.

L'Humanité du 21/10/2003

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