Le 3 août 1914, l’Allemagne déclarait la guerre à la France
Requiem pour l’aube d’un siècle
Le 3 août 1914, l’Allemagne déclarait la guerre à la France

La Grande Guerre a duré quatre ans. Elle a provoqué la mort de huit millions d'hommes. Elle a déterminé l'effondrement de trois empires, à Berlin, à Vienne et à Moscou. Elle a ruiné des provinces sur les fronts occidental et oriental.
Elle a été la première guerre industrielle, celle des inventions techniques incessantes, des productions massives, des mobilisations générales de toutes les ressources humaines, économiques, mécaniques. Ses victimes étaient de toutes nationalités et de toutes origines, d'Europe, d'Amérique du Nord, des nations du Commonwealth et des peuples colonisés, en Inde, en Indochine, en Afrique.
Elle s'est faite partout, sur terre et sous terre, sur l'eau et sous l'eau, dans les airs. Elle s'est faite par tous les moyens, des charges de cavalerie aux corps à corps des tranchées, des bombardements aux chars d'assaut, des gaz au phosphore. Le guerrier n'y a plus guère été que le serviteur et la victime de la machine.

De la Grande Guerre sort une Europe absolument différente, épuisée, horrifiée, modernisée de force. Elle est une révolution à elle seule, fille de la révolution industrielle et scientifique, mère des révolutions politiques qui créent l'URSS, la République de Weimar et donnent à l'Europe centrale son apparence pour deux décennies, jusqu'à l'Anschluss et l'invasion de la Tchécoslovaquie et de la Pologne par le III° Reich.
Elle donne forme au monde et ses conséquences, pour certaines, durent jusqu'à nos jours - à l'image de ces champs de Picardie et de Champagne où, chaque année, les labours révèlent des obus intacts, prêts à éclater.

Tout cela - et d'abord les massacres - des monuments le rappellent et le commémorent dans les pays belligérants et sur les champs de bataille, où il ne reste plus que des cimetières. Tout cela, dans chaque pays, les livres d'histoire le disent, après les mémoires et les récits écrits par les survivants en Allemagne, en Grande-Bretagne ou en France.

Les quatre années de boucherie de la Première Guerre mondiale ont accouché du XXe siècle.

LE 02 AOUT 1914
" Ma vie s’est arrêtée le 2 août 1914, a confié un jour sa grand-mère à une amie. J’avais vingt-cinq ans, un enfant, et lui, mon époux, était mobilisé. " Quand il reviendra, c’est infirme de guerre. Gazé. Il y a aussi cette autre grand-mère, parmi sans doute des milliers d’autres, qui passa tout le restant de ses jours avec, sur la cheminée, la photo de son fils, entre deux douilles d’obus servant de vases à fleurs. Le fils mort le 11 novembre 1918, le jour même de l’armistice, après quatre ans de guerre, soixante-dix millions de soldats mobilisés dans le monde, neuf millions de morts au front.
Et on pourrait allonger la liste des chiffres. Pour la France 1 300 000 morts et à peu près le même nombre de femmes qui ont perdu leur fils. Trois millions de blessés, 600 000 invalides, 700 000 orphelins, 630 000 veuves de guerre. Ces jeunes femmes qui prennent le vêtement noir et que l’on retrouve, hantant comme des fantômes, les peintures qui ont suivi. Femmes en noir. Assises sur un même banc la jeune épouse, la mère, la grand-mère.
Simples mots inscrits sur une plaque émaillée, entourée de fleurettes roses, comme celle-ci, " À mon époux chéri " : " Terrible guerre, toi qui m’as enlevé mon bien-aimé. Tu m’as fait quitter ma robe d’épouse pour prendre le grand voile de la veuve éplorée. Pourquoi ? Étais-tu jalouse de notre bonheur ? "

Pourquoi ? Cette interrogation qui, au siècle dernier va revenir pour d’autres guerres, c’est encore le titre qu’a donné à l’un de ces tableaux un peintre français du temps, Henri de Groux, représentant un enchevêtrement de cadavres pourrissants. Le peintre allemand Otto Dix qui rêvera pendant des années qu’il rampe à travers des amas de ruines gravera des scènes épouvantables. " La guerre réduit l’humain à l’état de bétail : la faim, la vermine, la boue et ces bruits fous. "

28 juillet 1914. L’Autriche déclare la guerre à la Serbie. 1er août, l’Allemagne déclare la guerre à la Russie. 3 août, l’Allemagne déclare la guerre à la France et, le lendemain, à la Belgique tandis que l’Angleterre déclare la guerre à l’Allemagne.
Il y aura, au total, au fil des mois et de ces quatre années, soixante-sept déclarations de guerre qui, bien au-delà du champ de bataille de l’Europe, vont impliquer le Japon, l’Italie, la Turquie, les États-Unis, mais aussi des pays comme le Brésil, le Siam, le Liberia.
C’est un train de dominos s’écroulant les uns après les autres.

LE DEBUT DE LA GUERRE
La mèche allumée, le détonateur, on ne sait comment dire, c’est l’assassinat de l’archiduc d’Autriche François Ferdinand à Sarajevo, fomenté par des extrémistes serbes. L’Autriche veut soumettre la Serbie et l’Allemagne l’y encourage, mais la Russie se sent proche des Serbes alors qu’elle est elle-même alliée à la France qui est alliée à l’Angleterre avec l’Entente cordiale, tandis que la Turquie, qui se sent menacée dans les Balkans, se rapproche de l’Allemagne. Mais derrière tout cela il y a les rivalités des empires et les intérêts économiques des puissances. L’impérialisme est le mot. L’Allemagne, jalouse des empires coloniaux de la France et de l’Angleterre, cherche à agrandir son espace, ses marchés pendant qu’elle est déjà, et en même temps, persuadée d’une supériorité aryenne.
La France, animée par un désir de revanche après la défaite de 1870 contre la Prusse, est aussi, comme l’Angleterre, inquiète de la montée en puissance de l’économie allemande.
Les deux nations en tiennent encore pour leurs " missions " colonisatrices et civilisatrices, fût-ce à coups de canon. La Russie, en proie depuis 1905 aux convulsions pré-révolutionnaires, cherche à maintenir, en dépit de son arriération économique, son statut de grande puissance en même qu’à contenir l’agitation intérieure. L’Empire ottoman part en miettes et il faut s’inviter au festin. Et c’est un vertige, une véritable débauche d’enthousiasme patriotique, de propagande. L’ensemble des forces politiques jusqu’aux partis socialistes ou sociaux-démocrates, qui perdent avec Jean Jaurès en France l’une des dernières voix de la paix, vont sombrer dans le maelström de la haine.

On a peine à croire aujourd’hui, quand bien même il y eut très vite de brèves scènes de fraternisation, que des millions de jeunes soldats soient partis au front avec la fleur au fusil, en chantant, en promettant la mort " aux boches ", ou l’inverse. C’est pourtant cela qui s’est d’abord passé. Ils croient que la guerre va être courte, que l’autre est le mal et la barbarie.

UNE VRAIE BOUCHERIE
L’Europe d’alors, qui va être bouleversée de fond en comble, est encore profondément ancrée dans ses vieilles structures. Elle va entrer par les portes de la boucherie dans " la modernité ". Les jeunes gens qui partent, qui parfois trichent sur leur âge pour partir, vont prendre le train pour la première fois, connaître peut-être les grandes villes, l’aventure.
Ils ignorent encore qu’ils vont basculer dans un autre monde où déjà la puissance économique et la technologie vont l’emporter sur les individus broyés dans la machine à fabriquer de la chair à canon. On fait la guerre sur les mers et sous les mers, dans les airs, et les bombes vont tomber du ciel. On fait la guerre, enterrés dans les tranchées sous le feu de millions d’obus labourant littéralement la terre mètre carré par mètre carré, parfois ensevelis. Dans l’angoisse de ces autres hommes qui sapent les lignes par en dessous pour y accumuler ces millions de tonnes d’explosifs qui vont sauter, quand ?

On fait la guerre avec les gaz asphyxiants qui dévorent les chairs et contre lesquels les hommes vont d’abord tenter, faute de masques à gaz, de se protéger par des chiffons mouillés d’eau ou de leur propre urine. La guerre avec les mitrailleuses, puis avec les tanks et la guerre avec les ordres des généraux qui iront jusqu’à faire fusiller au Chemin des Dames, des hommes pour l’exemple.

Ces millions d’hommes ignorent qu’ils vont connaître, pour ceux qui en reviendront et selon les mots de la philosophe Hanna Arendt, " la suprême humiliation de n’être que des rouages minuscules dans la majestueuse roue dentée de l’abattoir ".

Ce n’est pas un hasard si le Gilles de Drieu La Rochelle et l’Aurélien d’Aragon partagent la même inaptitude au réel, à l’amour. Drieu et Aragon, amis très proches et qui vont rompre. Aragon est devenu communiste, Drieu deviendra fasciste. Leurs personnages, comme des millions d’hommes, ne pourront jamais revenir de la guerre. La vie des tranchées, la fraternité entre hommes, le sentiment d’être ceux du front face à ceux de l’arrière, aux planqués, aux politiciens, aux généraux vont faire des ravages dont les femmes ne seront pas non plus indemnes.
Si elles ont par force commencé à gagner une indépendance en étant amenées à remplacer les hommes au travail, ceux du front ont perdu confiance. L’incompréhension est parfois totale. Impossibilité de raconter le front. Impossibilité pour les femmes de faire partager leurs aspirations alors que le monde a changé.
Même leurs époux revenus, une part d’entre elles demeureront veuves du jeune homme parti au front, le jeune homme d’autrefois qu’elles avaient aimé.

LE GRAND TOURNANT
Le désarroi d’une part de ces hommes du front les portera vers les démagogies sommaires, les fascismes qui leur promettent un monde nettoyé des politiciens, un monde d’ordre nouveau.
En Allemagne, bien sûr, où ils formeront le gros des groupes paramilitaires SA, les sections d’assaut avant de se ranger derrière le caporal Hitler. En France, où ils se retrouveront dans les groupes factieux. Pour d’autres la guerre, parce qu’elle a révélé la logique monstrueuse de la pensée " normale ", qui a accouché du massacre, appelle de nouvelles ruptures, des modes nouveaux de pensée et des renouvellements radicaux de ce que l’on appelle l’art. Dada, surréalisme. " Nos peintures de cette époque, dira le peintre allemand Max Ernst, n’étaient pas faites pour séduire mais pour faire hurler. " Et Fernand Léger, qui comme Marx Ernst fut au front : " Il n’y a pas plus cubiste que cette guerre-là qui vous découpe un bonhomme en morceaux. "

Et puis, avant même la fin de la guerre, le soleil rouge d’octobre semble s’être levé à l’Est. Dès la prise de pouvoir des bolcheviks, Lénine déclare la paix. Pour une part des hommes du front cela semblera une trahison mais, pour d’autres, ce sera alors comme la promesse véritable d’un monde sans guerre, sans injustices ou c’en sera fini, croyant mourir pour la patrie, de " mourir pour les industriels ". Les idées révolutionnaires qui s’étaient abîmées dans l’union sacrée en 1914 renaissent de leurs cendres dans les champs de bataille dévastés.
En Allemagne même, grèves et mouvements sociaux animés par les spartakistes et les communistes vont accélérer la signature de l’armistice et, partout, en Europe, les priorités vont changer. Il faut finir la guerre mais il faut éradiquer les aspirations révolutionnaires qui grandissent sur les décombres. Dès lors un nouveau panorama du monde se dessine. Montée des fascismes, montées des aspirations révolutionnaires, lutte des puissances capitalistes contre ces dernières qui conduiront une part de la bourgeoisie à préférer Hitler au front populaire quand elles ne feront pas directement son lit ou celui de ses alliés comme Mussolini.

Et enfin un nouveau venu, un pays où, en 1914, deux millions de personnes roulent déjà en automobile et où se construisent les premiers gratte-ciel, s’est invité, quand il a pensé ses intérêts menacés, tardivement mais avec toute sa puissance économique et technique à la table des grandes nations. Les États-Unis.

Maurice Ulrich, l'Humanité du 03/08/2004

voir également le site :
La couleur des larmes


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