Gangs of New York
GANGS OF NEW YORK
de Martin Scorsese (2002)
avec Leonardo DiCaprio, Daniel Day Lewis, Cameron Diaz, Jim Broadbent, John C. Reilly, Henry Thomas, ...
DRAME - HISTORIQUE. - 2002 - 2H50

New York, 1846. Lors d’une bagarre entre deux gangs rivaux, le petit Amsterdam voit son père, meneur des « Dead Rabbits », se faire tuer par William Cutting, dit Bill le Boucher, chef des « Natifs ». Le garçon est épargné, mais envoyé pour quinze ans en prison. A sa sortie, Amsterdam revient sur les lieux du crime. Le quartier de Five Points est l’un des plus pauvres de la ville et le lieu de toutes les tensions. Il n’a qu’une idée en tête : se venger. Très vite, il croise la route de Bill le Boucher, qui règne sur les bas-fonds de la ville et profite de la corruption générale.
Rusé, Amsterdam s’infiltre auprès de lui et devient son bras droit. Mais tout n’est pas si simple, car Amsterdam en pince pour une belle de Bill, Jenny Everdeane. La Guerre de Sécession démarre et le jour de la vengeance approche...

Etats-Unis.
Scorsese dans le ventre chaud de l'Histoire

Avec Gangs of New York, l'auteur des Affranchis signe un chef-d'oeuvre sur la naissance dans le sang d'une nation devenue empire.

Après Griffith ou Cimino, le fils de New York et du cinéma italien convoque l'Histoire pour l'élever au rang de mythe. En inscrivant la sauvagerie au cour de cette Amérique blanche du milieu du XIXe siècle.

Tout commence dans le ventre de la terre, le ventre chaud de l'Histoire où se nouent les passions. Dans ce qui pourrait bien être la caverne primitive des matins de l'humanité et qui au grand jour enneigé du dehors ne sera plus qu'une sorte d'immense usine désaffectée, des silhouettes s'agitent dans la pénombre, brandissent des armes pour déchirer les chairs, pour démembrer les corps, pour arracher les yeux, pour faire éclater les têtes. Une guerre à mort se prépare. Ces hommes, car ce sont bien des hommes, on finit par le voir, et non des animaux, invoquent leur dieu. Ils vont, aux " Five Points " où cinq avenues se croisent, affronter une autre horde qui vient à leur rencontre, aussi sauvage, aussi chrétienne. Car les uns et les autres prient le même dieu d'amour, Jésus, mais sous des bannières différentes. Ceux de la caverne sont catholiques, depuis peu débarqués de leur Irlande misérable, les autres protestants, nés natifs de ce pays même où ils n'entendent pas laisser place à d'autres. Ces " Five Points " sont le territoire à marquer à jamais du sang de l'autre pour que le clan vainqueur y vive sa vie à lui. Mort à l'autre.

Tout commence, donc, dans Gangs of New York, au milieu du XIXe siècle, soit il y a à peine un peu plus de cent cinquante ans. La préhistoire. Ainsi s'ouvre ce film sans générique, sur des cadavres mutilés, sur la neige sanglante, sur la haine, mère des tragédies. Les natifs ont gagné. Des rares survivants, un gamin reviendra, dix-huit ans plus tard, pour venger son père, chef des catholiques, sur les terres mêmes où il fut abattu. La neige est fondue, la bataille bien loin, et le chef des protestants, qui a tué son père, règne sur ce carrefour sans loi sinon la sienne, lupanar où les filles accourent sur un signe de sa main et où l'on tue sur un froncement de ses sourcils.
Si l'on met en place ce tableau, ce n'est pas pour raconter le film, Scorsese ne l'a pas fait pour que d'autres le paraphrasent mal, mais pour dire qu'ainsi se plante le décor d'un mythe de fondation. L'Iliade n'est pas l'histoire de la guerre de Troie, c'est une fable aux sauvages couleurs pour dire aux Grecs d'où vient leur grandeur. Scorsese, fils de l'Amérique et du cinéma italien comme il l'a si bien dit dans cette sorte de biographie par extraits de films interposés qui s'appelle Il mio viaggio in Italia (disponible chez Arte vidéo), entend, non pas faire l'histoire de New York, encore qu'il s'appuie sur des documents incontestés, mais dire aux Américains d'aujourd'hui, maîtres du monde et conducteurs de l'empire du bien, d'où ils viennent.

Et qu'ils viennent d'une terre dure à ceux qui l'arrosèrent de leur sang. Ce film, comme celui d'un grand ancêtre, pourrait s'appeler Naissance d'une nation. Il en a le souffle épique, mais on n'est plus dans les années quinze du siècle dernier où Griffith voyait cette nation civilisée et civilisatrice bâtir sa réconciliation Nord-Sud contre la sauvage avidité des nègres incultes. C'est au cour de l'Amérique blanche que Scorsese place cette sauvagerie native. Et les Irlandais du temps de la Guerre de Sécession, en 1861, soit ceux de la génération d'après les massacrés des " Five Points " brûlèrent des nègres dans les rues de New York avec l'ardeur que les protestants d'alors avaient mise à massacrer leurs pères.

C'est en effet avec la même cruauté que Scorsese dépeint les deux événements, celui, peut-être mythique de la bataille des " Five Points " et celui, réel, mais largement occulté des émeutes qui ensanglantèrent New York, lorsque, pour faire face aux besoins des nordistes dans la guerre civile qui commençait, une loi de conscription fut votée, n'exemptant que ceux qui pouvaient payer trois cents dollars. Loi qui, bien sûr, ne frappait que les pauvres, les riches pouvant facilement échapper au service. Et comme pour ces pauvres l'ennemi ne pouvait être que les Noirs pour la libération de qui les riches planqués leur disait qu'il fallait aller se battre, les lynchages allèrent grand train. Ce n'est pas là une interprétation, mais la chair même du film, ce que dit Scorsese en images fortes, comme, en 1975, avec les Portes du paradis, Michael Cimino évoqua cet autre épisode enfoui de l'histoire américaine, le massacre au XIXe siècle d'émigrants pauvres canardés comme des Indiens par des petits Blancs installés qui craignaient leur concurrence.

Grand film, Gangs of New York ne l'est pas seulement pour cette façon qu'il a de brosser une épopée de formation, inscrivant le mythe dans une réflexion indispensable sur l'histoire d'aujourd'hui, et mettant en pièces la criminelle idéologie manichéenne qui guide la politique des Etats-Unis. Il l'est tout autant pour le respect du cinéma qu'il manifeste, inscrivant cet art dans la longue suite des créations qui marquèrent les autres. Un exemple pour finir : dans le dossier de presse, son chef opérateur, Michael Ballhaus, raconte que, à la veille du tournage, Scorsese lui a offert un livre sur Rembrandt " qui exposait entre autres la philosophie du peintre sur la lumière. · la manière de ce génie pictural, qui maîtrisait les ombres comme peu, nous voulions privilégier des sources de lumière très simples : une bougie, une torche, du feu dans la rue ". On peut dire que Ballhaus a bien lu Rembrandt et que tout, dans le film, de la direction d'acteur à la mise en place de décors relève du même souci d'une transfiguration du réel pour atteindre l'épique.

Emile Breton (l'Humanité du 08/01/2003).


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