catastrophe du 10 mars 1906
Déjà à l’époque, les dividendes plutôt que les salariés

La tâche de la Compagnie est en apparence bien lourde au lendemain de la catastrophe : il faut reconstruire les galeries et les puits, remplacer la main-d’oeuvre décédée tout en poursuivant la campagne d’investissements. Les dirigeants répondront à ce défi en contenant les dépenses consacrées aux salariés tout en préservant la rémunération des actionnaires.

La direction cherche par divers moyens à comprimer la masse salariale. Si la journée du 10 mars est payée en intégralité, les suivantes, jusqu’au 14 mars (début de la grève), sont rémunérées à 50 %.
Même politique en matière d’indemnités dues aux victimes de la catastrophe. La loi du 9 avril 1898 relative aux accidents du travail a institué le principe du risque professionnel selon lequel les accidents du travail sont inhérents à l’activité et leur réparation à la charge de l’employeur.
Parallèlement à cette avancée au profit des victimes et de leurs ayants droit, ce texte offre des opportunités saisies par les dirigeants afin de minimiser le montant des pensions.

Les bénéficiaires d’indemnités sont directement confrontés aux dirigeants qui ont choisi d’être leur propre assureur et d’avoir leur fonds de prévoyance des accidents du travail.
L’article 20 conditionnant le montant des pensions au degré de responsabilité de l’employeur, la Compagnie, avant même le début de toute procédure judiciaire, tente de convaincre, en toute illégalité, certaines veuves d’accepter « par anticipation » un montant de rente ou une compensation en nature (gratuité ou faible loyer du logement dans le coron, charbon à bas prix, embauche d’un fils).
Plusieurs ayants droit ne bénéficieront d’aucune rente, soit parce que les tribunaux les considèrent comme financièrement indépendants du salaire du défunt, soit parce que la victime était salariée depuis trop peu de temps dans la société. En application de l’article 21 de la loi de 1898, la Compagnie, épaulée par son avocat, propose à des veuves des arrangements substituant le payement de rentes annuelles par le versement d’un capital financier et/ou d’avantages en nature. Dans ces tentatives de conciliation, le rapport de forces n’est pas, a priori, en faveur des victimes : les veuves, moralement et financièrement affaiblies, dont certaines ne savaient ni lire ni écrire, ont dû accepter des arrangements contraires à leurs intérêts.
En ce qui concerne les indemnisations des blessés, il semble que les tribunaux furent parcimonieux dans le calcul du taux d’invalidité en accordant, par exemple, un taux d’incapacité de seulement 40 % à un mineur paralysé des deux membres inférieurs.

Au total, la Compagnie a versé aux ayants droit, en application de la loi de 1898, près de 3,1 millions de francs d’indemnités, soit environ 26 % des 12 millions de bénéfices nets cumulés en 1904 et 1905. Cette somme représente seulement la moitié des fonds réunis dans le cadre du mouvement de souscription sans précédent, à savoir 6,5 millions de francs.
Les administrateurs font davantage preuve de générosité en versant des pensions supplémentaires aux ayants droit des employés et cadres dont le salaire annuel était supérieur au plafond de 2 400 francs fixé par la loi de 1898, des gratifications aux équipes de secours et aux cadres épargnés par la catastrophe. Ces largesses profitent tout particulièrement au directeur Auguste Lavaurs : en six mois, il perçoit 42 000 francs de primes diverses, soit plus de deux fois son salaire annuel !

Les suites de la catastrophe ne portent pas préjudice à la santé financière de l’entreprise. Le bilan au 31 décembre 1906 présente un excédent des disponibilités sur le passif exigible supérieur à 11 millions de francs.La part des dividendes dans le chiffre d’affaires augmente en 1906 et 1907, résultat d’autant plus surprenant qu’il s’inscrit dans un mouvement de repli entamé dès 1900, accentué par la grève de 1902, date à laquelle, pour la première fois, les dividendes sont inférieurs à ceux distribués par les autres compagnies du Pas-de-Calais.

De fait, les dirigeants auront toujours à coeur de garantir la rémunération de leurs actionnaires, même dans les circonstances les plus difficiles. Ainsi, honorent-ils à la date prévue (le 31 mars), l’engagement pris en février 1906 de verser le troisième acompte sur dividendes au titre de l’exercice 1905, soit 1 575 000 francs. Moins d’un mois après la catastrophe, le conseil d’administration fixe le dividende de l’exercice de 1905 à 65 francs par action, montant inférieur aux 100 francs accordés les années précédentes mais appréciable en ces temps difficiles !
Après un léger repli en 1906 et 1907, la capitalisation boursière retrouve son niveau de 1905 (près de 195 millions de francs), dès 1910. La confiance est très vite retrouvée : il faut dire que la charge annuelle des rentes des ayants droit sera prélevée non sur les seuls profits mais sur les recettes d’exploitation, fruit du travail des ouvriers.

Au total, les conséquences humaines et techniques de l’accident n’affectent que marginalement la santé de l’entreprise. Le recul de l’extraction est de courte durée : le tonnage produit en 1905 est dépassé dès 1909.
En 1913, Courrières devient avec plus de 3 millions de tonnes extraites, la deuxième Compagnie houillère française. Sur le plan purement financier, l’accident du 10 mars 1906 apparaît pour la Compagnie comme un épiphénomène, un incident de parcours et non comme une catastrophe.


Par Marie-France Conus, maître de conférences, université de Montpellier-III

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