La Société civile des mines de Courrières
Un miroir du rapport salarial de la Belle époque

La Société civile des mines de Courrières voit le jour le 27 octobre 1852. En l’espace de cinquante ans, elle devient une des premières compagnies houillères françaises.
En 1905, l’entreprise extrait près de 7 % de la production nationale, juste derrière Anzin et Lens (8 % chacun). Cet essor s’accompagne de résultats financiers remarquables. En 1905, la capitalisation boursière représente 325 fois le capital initialement versé.
De 1857 à 1904, chaque tonne extraite rapporte en moyenne près de 3,50 francs aux actionnaires.
Courrières est la compagnie houillère du Pas-de-Calais distribuant les plus gros dividendes. De 1897 à 1904, le bénéfice cumulé de la société s’élève à 86 millions de francs. Ces performances sont obtenues au prix d’une politique d’investissement et de compression des coûts salariaux.

En l’espace d’une cinquantaine d’années, onze puits particulièrement productifs sont creusés, équipés de puissantes machines à vapeur et, dès 1881, à air comprimé.
Près de 50 km de voies ferrées relient tous les établissements au réseau de la Compagnie de chemin de fer du Nord.
Le charbon est expédié dans près de 600 wagons tractés par 17 locomotives. Les 12 premières maisons d’ouvriers sont bâties en 1854 : cinquante ans plus tard, le « parc immobilier » totalise près de 2 500 logements. Depuis 1887, une fabrique de briquettes produit quotidiennement jusqu’à 80 tonnes d’agglomérés. Avec la reprise économique des années 1890, ces investissements enregistrent un nouveau regain : de 1898 à 1905, la société consacre 21 300 000 francs, soit près de 10 % de son chiffre d’affaires, aux travaux neufs.

Ces dépenses sont essentiellement financées sur fonds propres à l’exception de deux emprunts de 600 000 francs chacun lancés en 1860 et 1865. Les actionnaires, peu enclins à perdre une partie de leur contrôle et à partager les dividendes, évitent ainsi toute augmentation de capital.
Cette politique illustre également la rentabilité de l’entreprise obtenue par une compression des coûts de production. L’entreprise ne possède aucun appareil respiratoire de secours. On s’y éclaire essentiellement avec des lampes à flamme nue, les bois usagés sont abandonnés au fond, le sol des galeries n’est pas arrosé pour plaquer les poussières de charbon libérées par l’abattage.
Les dépenses de creusement et de fonctionnement sont comprimées en se contentant de fosses simples (4 sur les 11 en service en 1905), c’est-à-dire de puits cumulant en un même espace les fonctions d’aérage, de circulation des hommes, d’extraction du charbon, fonctions réparties sur deux puits dans le cas de fosses doubles. S’ils sont conformes aux règlements existants, ces puits simples ont un aérage défectueux en partie compensé par la communication des galeries, laquelle sera fatale lors de la catastrophe en permettant aux poussières enflammées de se répandre sur plus de 100 km au fond.

Entreprise de taille moyenne à la fin du XIXe siècle (4 784 ouvriers en 1894), Courrières double ses effectifs en dix ans (9 743 en 1905). Lors des grèves de 1889 et de 1902, ses ouvriers dénoncent la discipline sévère, la multiplication des amendes, le mépris de la maîtrise à leur égard, le renvoi des veuves et orphelins du coron, l’aérage défectueux au fond des puits simples, l’emprise omniprésente de la direction.

Au milieu des années 1890, avec la reprise économique, ces pressions s’exacerbent.
De 1897 à 1901, l’ouvrier à la veine travaille près de 9 h 30 par jour. À compter du 1er janvier 1906, la journée des mineurs à l’abattage est officiellement réduite à 9 heures mais des dérogations jusqu’à 12 heures et plus sont accordées.
Les ouvriers réclament leur suppression mais, en 1903, Auguste Lavaurs, directeur de la Compagnie, reconnaît que l’entreprise y recourt encore de façon facultative, au nom de la liberté des ouvriers.

Trois ans plus tard, les choses semblent avoir peu changé : lors de la grève consécutive à la catastrophe, les mineurs revendiquent la journée de 8 heures.
Ces conditions de travail, conjuguées aux couches de charbon les plus épaisses et les plus régulières du bassin, font de Courrières, l’une des compagnies houillères françaises les plus productives : en 1905, le mineur extrait en moyenne 243,5 tonnes par an contre 205 tonnes dans l’ensemble de l’industrie houillère.

Les salaires n’échappent pas à cette politique de compression des coûts. À l’exception des années 1852, 1855 et 1856, la part des salaires ouvriers dans le chiffre d’affaires de la société est, jusqu’en 1901, inférieure à celle des autres compagnies du bassin.
Leur augmentation sera au coeur des grèves de 1889, de 1902 et de 1906, avec la revendication d’un salaire minimum légal. Les revenus de la direction sont sans commune mesure. Alors qu’en 1905 le salaire annuel moyen de l’ouvrier est de 1 364 francs, celui du directeur s’élève à 20 000 francs, auquel s’ajoutent des primes proportionnelles au montant des dividendes.

Cette stratégie, conforme aux exigences de rentabilité des actionnaires, laissait peu de place à la mise en oeuvre de mesures de prévention, parfois gênantes pour une extraction intensive et toujours coûteuse. Une politique d’entreprise plus soucieuse des hommes risquait de susciter la réticence des actionnaires, d’autant plus que l’administration des mines elle-même n’en faisait pas alors sa priorité.


Par Marie-France Conus, maître de conférences, université de Montpellier-III.

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