Le « coup de poussière », risque connu mais minimisé

Une abondante littérature professionnelle atteste qu’en 1906 le danger que présentent les poussières était, depuis longtemps, bien identifié dans toute l’Europe houillère. En Angleterre, Michael Faraday et Charles Lyell démontrent dès 1845 leur rôle déterminant dans l’explosion du 28 septembre 1844 aux mines d’Haswell, dans le Northumberland (95 tués).

En France, la paternité de la reconnaissance du risque généré par les poussières charbonneuses revient à l’ingénieur des mines Charles du Souich (1812-1888), à propos d’un accident aux houillères de Firminy en 1855. Des constats similaires seront dressés par ses collègues Édouard Estaunié en 1861 et Pierre Vital en 1874.
L’année suivante, les Annales des mines publient une « Note sur le danger que paraît présenter la poussière de houille dans les mines, même en l’absence de grisou ». Le 15 juillet 1878, le débat est porté devant l’Académie des sciences : pour les chimistes Jean-Baptiste Dumas et Marcellin Berthelot, l’explosion survenue quelque temps auparavant dans une minoterie aux États-Unis prouve bien que la présence de grisou n’est pas indispensable à l’inflammation des poussières.

Dès ces années 1870, la perception des méfaits des poussières charbonneuses est si communément admise dans les houillères françaises qu’après chaque accident majeur se pose la question de leur rôle éventuel dans la propagation de l’inflammation initiale. Les ingénieurs recherchent sur les piquets de soutènement la présence éventuelle de coke généré par la combustion des poussières charbonneuses.
Dans de nombreux cas, les services du contrôle des mines concluent que poussières ont joué un rôle majeur, en aggravant les conséquences de l’explosion de grisou. Au total, en 1880, ingénieurs des mines et exploitants connaissent les risques inhérents aux poussières charbonneuses aussi bien que leurs homologues européens, mais il n’en résultera pas des mesures à la hauteur de celles édictées dans les pays voisins.

En Grande-Bretagne, alors première nation charbonnière du monde, la commission d’enquête sur les accidents des mines mise en place en 1878 élabore une véritable théorie des coups de poussière intégrant les facteurs de risque (dessèchement par la ventilation mécanique, étendue des travaux souterrains, profondeur des puits, tirage des coups de mine...) et les moyens de prévention (nettoyage du front de taille, arrosage du sol...).

Pour les ingénieurs allemands, l’accident de Camphausen, en Sarre, le 17 mars 1885 (180 morts), constitue un véritable électrochoc. Un programme de recherche sur la prévention des coups de poussière et sur l’organisation la plus rationnelle des secours se traduit par une série d’expériences dans une véritable galerie d’exploitation, recherches dont les Annales des mines publient les résultats pratiquement en temps réel.
Deux nouvelles catastrophes intervenues en 1894 (à Karvin en Silésie, 236 morts le 18 juin en Silésie et 290 tués le 23 juin au pays de Galles), incitent Britanniques et Allemands à redoubler de vigilance. En Belgique, l’affirmation des conceptions « poussiéristes » résulte de l’explosion en 1887 du puits de la Boule, près de Charleroi (113 morts). Une station expérimentale associant galerie d’essais et laboratoire d’analyse sera installée à Frameries en 1902.

Loin d’emboîter le pas de leurs homologues européens, les ingénieurs des mines français vont curieusement faire marche arrière.
En 1882, deux des leurs, Ernest Mallard et Henry Le Chatelier, affirment que « les poussières, en l’absence du grisou, ne constituent pas une cause de danger sérieuse. Elles ne peuvent jouer un rôle important qu’en aggravant les conséquences d’une explosion produite par le gaz ».
Quelques ingénieurs continuent cependant à voir dans les poussières un risque majeur. Pour preuve, le secrétaire du conseil général des mines, Edmond Lorieux, se range sans ambiguïtés dans le camp des thèses poussiéristes. Hélas, il ne propose aucune mesure concrète.

L’aspersion d’eau pour réduire la teneur en poussière d’une atmosphère relève du simple bon sens. Au pays de Galles, un procédé ingénieux préfigure, par certains aspects, les arrêts barrages mis au point une douzaine d’années plus tard par Jacques Taffanel. Pour les Anglo-Saxons, la question n’était plus de savoir si les poussières charbonneuses étaient dangereuses mais comment s’en prémunir le plus efficacement.

En France même, l’humidification des poussières dans les chantiers d’abattage et en galerie est pratiquée dans certaines exploitations, notamment à Blanzy, à Épinac et dans la Loire, mais l’administration se contente d’énoncer de simples recommandations laissées à l’appréciation de l’administration de contrôle et des exploitants.

Les débats entre poussiéristes et anti-poussiéristes s’intensifient. La controverse sort du cénacle des seuls professionnels de la mine. En juillet 1894, la chronique scientifique du quotidien du soir le Temps appelle au développement de l’expérimentation pour bien évaluer le risque poussière. En vain.

Dès lors, comment expliquer de telles carences dans le domaine de la sécurité ? Nous avancerons deux hypothèses. La première est d’ordre sociologique. Avant le 10 mars 1906, les houillères du Nord et du Pas-de-Calais n’avaient jamais connu d’accident causant plus de 50 victimes dans ce gisement aux veines de faible puissance, la mort minière était avant tout générée par l’éboulement et la chute. La catastrophe minière semblait le triste apanage des bassins du Centre et du Midi : les quatre catastrophes de la Loire des années 1887-1891, celle de la Machine en 1890, celles de Graissessac en 1877, de Campagnac en 1888 ou de Blanzy en 1895 ne témoignaient-elles pas des difficultés de ces « bassins mineurs » ?

La seconde hypothèse est d’ordre économique. Le retour à la prospérité à partir de 1896-1897 n’a-t-il pas modifié les priorités des exploitants ? Les exigences d’accroissement de la production auraient-elles repoussé les problèmes de sécurité au second plan ?


Par Jean-Louis Escudier, Chargé de recherche, CNRS, laboratoire montpelliérain d’économie et de théories appliquées (LAMETA), université de Montpellier-I.

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