LA CATASTROPHE EN DEPECHES - JOUR APRES JOUR

La catastrophe survenue le 10 mars 1906 dans les mines de la Compagnie de Courrières a connu un retentissement considérable dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais mais aussi en France et dans le monde entier.
A l'époque, de multiples rebondissements ont permis à la presse de maintenir l'attention des lecteurs pendant plusieurs semaines.


Samedi 10 mars 1906 (6h30-6h40)
La catastrophe
Une grave explosion s’est produite à Méricourt dans le Pas-de-Calais, entre 6h30 et 6h40 du matin.
Le lieu du sinistre est une mine de charbon, la fosse n° 3 de la Compagnie des mines de Courrières.
C’est un « coup de poussières » d’une violence inouïe, dont les causes sont inconnues pour l’instant, qui s’est propagé en quelques secondes sur plus de cent kilomètres de galeries.
Le feu a ravagé les galeries souterraines non seulement de la fosse n° 3 mais aussi des deux puits communicant avec elle : le n° 2 à Billy-Montigny et le n° 4 à Sallaumines. 1697 mineurs étaient descendus pour travailler ce matin.
Que sont-ils devenus ?
Samedi 10 mars 1906 (soirée)
Attente angoissée aux grilles des fosses La catastrophe
Au fond, certaines voies n’ont pas été atteintes tout de suite par les gaz toxiques et tous les hommes ne sont pas morts. Des groupes de survivants ont pu remonter par des échelles.
Les familles vivent en ce moment une longue et pénible attente, sous la pluie. Près de 10 000 personnes sont agglutinées aux grilles des trois fosses. Une équipe de sauvetage composée d’employés de la compagnie, ingénieurs et contremaîtres, a mené dès le courant de la matinée une première exploration du fond.
D’autres équipes ont continué pendant tout l’après-midi. Ils ont retrouvé quelques survivants, mais surtout beaucoup de cadavres.
Dimanche 11 mars 1906
Premiers secours
Dès hier, les opérations ont été prises en main par les services de l’Etat. Les nouveaux responsables du sauvetage, Gustave Léon, ingénieur en chef du service des mines, et Frédéric Delafond, ingénieur général, hésitent beaucoup sur la conduite à tenir. Contre leur avis, le délégué mineur de la fosse 3 Pierre Simon, dit Ricq, a tenté un geste héroïque.
Accompagné de trois hommes, il est descendu par la fosse 10 et a trouvé un accès pour les galeries de la fosse 3. Il a pu sauver un groupe de dix-sept hommes qu’il a réussi à remonter au jour.
Lundi 12 mars 1906
Les sauveteurs allemands à la rescousse
Hier au soir est arrivé un groupe de sauveteurs venus du bassin minier de la Ruhr. Ils sont parfaitement entraînés et munis des appareils respiratoires les plus modernes, tout à fait inconnus dans le Pas-de-Calais.
Saluée par la presse, qui y voit un symbole de la réconciliation franco-allemande, leur arrivée a été accueillie avec méfiance par les équipes de sauvetage françaises.
Ce n’est qu’aujourd’hui qu’ils ont eu l’autorisation de descendre au fond pour commencer à y relever les corps des victimes.
Mardi 13 mars 1906
Funérailles sous la neige
Les premiers corps remontés du fond ont été identifiés hier par les familles. Il semblerait qu’il y ait plus de 1000 morts.
Aujourd’hui se sont déroulées les premières obsèques solennelles dans plusieurs communes dont sont originaires différentes victimes. Au lieu-dit Méricourt-corons, où une fosse commune, le « silo », a été préparée, 18 mineurs dont les corps n’ont pas été identifiés ont été accompagnés vers leur dernière demeure par 15 000 personnes, sous une violente tempête de neige.
Mercredi 14 mars 1906
«Vive la Sociale !»
Hier, au silo de Méricourt, la communauté minière en colère a voulu se faire entendre des officiels présents à l’enterrement. Des cris sont sortis de la foule : « Vive la révolution ! Vive la Sociale ! Vive la grève ! ». Ce matin, dans les fosses de la Compagnie de Courrières et dans celles des compagnies voisines de Dourges et d’Ostricourt, des mineurs n’ont pas voulu descendre. Cette grève, née de la colère ouvrière, a pris au dépourvu les dirigeants des deux principaux syndicats de la région.
Jeudi 15 mars 1906
Un élan de solidarité internationale
La tragédie suscite d’ores et déjà un élan de solidarité sans précédent. Dès le 13 mars, un comité de secours aux familles des victimes a été créé par le Préfet du Pas-de-Calais, Jean Duréault.
Il a sollicité les maires du département et leur a demandé d’en appeler à la générosité de leurs concitoyens. De nombreux journaux lancent depuis quelques jours des souscriptions à la une, tandis que les dons affluent de toutes parts, de France et de l’étranger, de Belgique, d’Allemagne, d’Angleterre, de Hongrie…
Vendredi 16 mars 1906
Au fond, que se passe-t-il ?
On se souvient des difficultés à mener les opérations de sauvetage dans les premières heures après la catastrophe. La priorité a été alors l’aérage des installations pour permettre aux sauveteurs d’avancer sans danger dans les galeries. Les équipes rencontrent toutefois beaucoup de difficultés face aux nombreux éboulements.
Un incendie découvert dans la voie Joséphine les a obligés à construire des barrages
Samedi 17 mars 1906
Clemenceau chez les mineurs
Un gouvernement, issu du Bloc des gauches, a été composé le 14 mars par Jean Sarrien dans l’urgence, à la suite de la catastrophe. Le ministre de l’Intérieur, Georges Clemenceau vient de décider de se rendre dans le bassin minier, à Lens, pour y rencontrer les grévistes et les principaux meneurs syndicaux, Émile Basly du "Vieux Syndicat" et Benoît Broutchoux du "Jeune syndicat", l’organe syndical à tendance anarchiste. Saura-t-il s’imposer et rétablir le calme ?
Dimanche 18 mars 1906
Une visite du professeur Calmette
La récupération des corps des victimes va être placée sous l’autorité du professeur Calmette, directeur de l’Institut Pasteur de Lille.
Celui-ci, en compagnie de trois autres médecins, a été chargé par le ministre des Travaux publics de rechercher les mesures propres à conjurer le danger d’épidémie provoqué par la décomposition des corps.
Les sauveteurs seront désormais équipés de masques et de gants afin d’être protégés de tout risque d’infection. Les cadavres, quant à eux, seront arrosés à distance de lait de chaux et mis en bière directement au fond.
Lundi 19 mars 1906
Dernières nouvelles de la grève
La grève née spontanément avait surpris les dirigeants des deux syndicats de mineurs. Depuis, ils se livrent à une véritable surenchère revendicative, notamment sur la question salariale.
« Huit heures de travail, huit francs par jour, huit heures de loisirs, huit heures de sommeil » tel est le slogan du « Jeune syndicat ».
Les syndicats ont rencontré hier à Paris la délégation patronale qui n’a proposé qu’une hausse de 10 % des salaires.
Une assistance considérable est venue écouter les résultats de cette entrevue. 3000 personnes s’étaient ainsi entassées dans la salle de l’Alcazar à Liévin.
Mardi 20 mars 1906
Des voix s’élèvent
Les causes de la catastrophe suscitent bien des débats. L’inspecteur général Frédéric Delafond a été chargé aujourd’hui même par le ministre des Travaux publics de l’enquête technique sur les origines de ce drame.
A la Chambre des Députés, différents hommes politiques ont demandé à ce que la Compagnie des mines de Courrières, si elle est reconnue coupable, soit dessaisie de la concession.
Jean Jaurès, Émile Basly et tous les socialistes réclament ouvertement la nationalisation des mines françaises.
Mercredi 21 mars 1906
«La faute à Cécile ! »
Qui est responsable d’un tel drame ? Personne ne comprend pourquoi la Compagnie a tenu à faire descendre les ouvriers ce samedi 10 mars.
Chacun pense, dans les corons vidés de leurs hommes, à l’alerte donnée dès le 7 mars concernant l’incendie dans les chantiers de la veine Cécile à la fosse 3 de Méricourt.
Chacun a en mémoire la demande du délégué mineur Ricq de suspendre les descentes. On attend de pouvoir enfin atteindre les galeries pour avoir plus de précision à ce sujet.
Jeudi 22 mars 1906
Au fond, que se passe-t-il ?
On continue à combattre le feu qui s’est déclaré depuis le 15 mars dernier sur la voie de Joséphine à 800 mètres de la fosse 2 de Billy-Montigny. Aujourd’hui, l’équipe des ingénieurs a été renforcée par l’arrivée de Paul Weiss, ingénieur des mines de Paris. Mis à la disposition de M. Léon par le ministre des Travaux publics, il est chargé de la surveillance directe des opérations. On cherche en effet toujours les moyens d’atteindre les chantiers des trois fosses.
Vendredi 23 mars 1906
Les secours affluent
Dans toute la France sont organisés des ventes de charité, des dîners et des spectacles de bienfaisance afin de récolter des aides. Le 21 mars, devant l’ampleur des secours, Émile Loubet, ancien président de la République, a été porté à la tête d’un comité central des secours. Nous ne savons pas encore de quelle somme dispose déjà ce comité de répartition, mais des chiffres considérables sont avancés par plusieurs journaux. De plus, pour faire face aux besoins des familles, les différents sous-comités distribuent en cette veille de Pâques des secours d’urgence.
Samedi 24 mars
L’Assiette au beurre
L’Assiette au beurre, journal satirique illustré fondé en 1901, sort aujourd’hui un numéro spécial entièrement consacré à la catastrophe. Pour le réaliser, la revue a envoyé sur les lieux du drame trois des dessinateurs qui travaillent régulièrement pour elle : Ricardo Florès, Aristide Delannoy et Jules Grandjouan.
Selon son habitude, L’Assiette dépeint l’univers minier et les dirigeants de la compagnie de Courrières sous un jour très noir et sans concession.
Dimanche 25 mars 1906
Le Petit Journal, supplément illustré du 25 mars
Le Petit Journal, quotidien bon marché fondé en 1863, publie aujourd’hui un supplément sur la catastrophe.
Rappelons qu’il fait partie des quatre grands quotidiens français les plus lus, avec plus d’un million d’exemplaires vendus chaque jour.
Il est à l’avant-garde en matière d’impression couleur, ayant adopté celle-ci dès 1889 pour ses suppléments illustrés.
Pour son supplément du 25 mars, le Petit Journal a confié la une au dessinateur et illustrateur de romans Louis-Charles Bombled.
Lundi 26 mars 1906
Dernières nouvelles de la grève
Un congrès des délégués des syndicats des mineurs du Pas-de-Calais, du Nord et d’Anzin a eu lieu hier à Lens, sous la présidence d’Émile Basly et en présence de deux cents délégués.
A l’école Condorcet, on annonce aux 10 000 grévistes venus de tout le bassin que la décision est prise d’organiser un référendum : « C’est à vous de décider si vous acceptez ou si vous repoussez les propositions des Compagnies ».
Mardi 27 mars 1906
Le départ des sauveteurs allemands
Les 25 sauveteurs allemands ont quitté le bassin minier pour Crefeld où ils défileront devant l’Empereur d’Allemagne, Guillaume II.
Ils ont depuis le 12 mars aidé aux opérations de sauvetage.
Le Président du syndicat des mines de Westphalie avait précisé dernièrement : « En se rendant à Courrières, sur mon ordre, nos pompiers n’ont entrevu aucune récompense.
Ils n’ont fait que leur devoir. Car nous sommes unis par-dessus la frontière, avec les mineurs de votre pays, par la solidarité professionnelle.
Nous les considérons comme des camarades. Eh bien ! on n’abandonne pas un camarade dans le danger.
Les uns et les autres, nous menons la même existence, nous sommes exposés aux mêmes fatalités. La nature est partout difficile à dompter.
Mercredi 28 mars 1906
Dernières nouvelles de la grève
La grève générale des mineurs du Nord-Pas-de-Calais semble montrer des signes d’affaiblissement depuis deux jours.
Le "Jeune syndicat" tente d’ailleurs d’enrayer les reprises de travail en empêchant les mineurs de se rendre aux fosses. Ce jour est organisé un référendum, avec l’accord des préfets, qui porte sur les propositions des compagnies.
Il est ouvert à tout ouvrier du fond de plus de dix-huit ans, de toutes nationalités, syndiqué ou non.
La reprise est-elle pour bientôt ?
Jeudi 29 mars 1906
Au fond, que se passe-t-il ?
On continue les opérations de travaux au fond entrepris depuis la catastrophe.
Le feu de Joséphine, qui a baissé en intensité depuis deux jours, a autorisé l’ouverture des barrages.
Les reconnaissances dans les galeries ont pu être reprises mais les équipes sont ralenties par les nombreux éboulements.
L’objectif est, rappelons-le, de pouvoir enfin s’approcher du puits n°3 pour remonter les corps des victimes.
Vendredi 30 mars 1906
13 « héros » rescapés de l’enfer
Coup de théâtre dans les mines de Courrières ! Ce matin, treize mineurs ont surgi à l’air libre par la fosse 2.
Victimes des gaz, de la faim, de la soif, du manque de lumière, ils ont erré vingt jours à travers les galeries éboulées.
Ils ont laissé en route des compagnons qui n’ont pas survécu, victimes de l’air vicié.
Après avoir parcouru des kilomètres et des kilomètres dans le dédale du fond, ils ont fini par trouver une issue leur permettant de remonter au jour.
Ils ont été transférés dans un dispensaire pour nourrissons de la Compagnie, la « goutte de lait », où le Docteur Lourties les a pris en charge.
Samedi 31 mars 1906
Polémique autour des opérations de sauvetage
Hier, la remontée des rescapés a soulevé une vive émotion. Une question parcourt l’opinion publique : a-t-on laissé mourir d’autres survivants au fond, faute d’aller leur porter secours ? Aujourd’hui même, une commission d’enquête sur les opérations de sauvetage a été créée par le ministre des Travaux publics. Présidée par l’inspecteur général des mines Carnot, elle regroupe trois hauts fonctionnaires des mines, MM. Aguillon, Nivoit et Kuss et deux délégués mineurs, MM. Cordier et Evrard.
Dimanche 1er avril 1906
Deux légions d’honneur
Louis Barthou, ministre des Travaux publics, a remis aujourd’hui la Légion d’honneur à Charles Pruvost (45 ans) et Henri Nény (38 ans), deux des « rescapés » de Courrières au motif : « Ont fait preuve d’une force morale exceptionnelle et d’une capacité professionnelle remarquable pendant les vingt journées de lutte et de souffrances subies par eux et leurs camarades au fond de la mine de Courrières ».
Lundi 2 avril 1906
Dernières nouvelles de la grève
La remontée au jour des treize « rescapés » a créé un regain d’agitation dans le bassin minier. Depuis deux jours, la grève a pris à nouveau de l’extension. Nuit et jour, les cités connaissent des violences : pillages de maisons, combats de rue entre grévistes et soldats. Les voies ferrées sont sabotées. La production est presque partout totalement interrompue. Les compagnies doivent faire remonter les chevaux du fond. Certaines ont même été obligées d’éteindre leurs fours à coke par manque de charbon. Déjà vingt jours de grève !
Mardi 3 avril 1906
Émile Basly à la Chambre des députés
Toujours suite à la remontée des treize « rescapés », Émile Basly s’en prend violemment aux personnes responsables des opérations de sauvetage et des travaux de déblaiement : « Trois jours après la catastrophe, dans un conseil composé des ingénieurs de l’Etat et des mines de Courrières, il a été décrété qu’il n’y avait plus de vivants (...). On se mit donc à travailler au plus vite à remettre l’exploitation en activité... tel était le désir surtout des exploitants. Eux ne voyaient qu’une chose : l’extraction arrêtée et, par conséquent, la diminution des bénéfices ».
Mercredi 4 avril 1906 (matin)
Berthon, quatorzième rescapé
On apprend qu’un quatorzième rescapé, Auguste Berthon, a été retrouvé par les sauveteurs dans les travaux du puits 4. Ses premiers récits font frémir : le 10 mars, asphyxié par les gaz, évanoui, il a été laissé pour mort par le groupe de survivants dans lequel il se trouvait. Le malheureux a repris connaissance peu de temps après, seul au fond. Il raconte avoir survécu en se nourrissant des casse-croûtes trouvés sur les cadavres. Ignorant que le puits 4 avait été fermé, il s’est présenté plusieurs fois à l’accrochage, espérant y trouver du secours. Il a dû patienter jusqu’à la réouverture de ce puits, près d’un mois plus tard.
La catastrophe des mines de Courrières, le bilan
Selon les chiffres officiels, la catastrophe des mines de Courrières a causé la mort de 1099 personnes, plongeant dans le désarroi 562 veuves et 1133 orphelins. Les collectes ont permis de recueillir environ six millions de francs de l’époque et la Compagnie a distribué plus de deux millions cent mille francs au titre des rentes en 1906.

En mai 1907, le tribunal d’Arras a rendu une ordonnance de non-lieu confirmée le 24 juillet par la cour d’appel de Douai.
La Compagnie des mines de Courrières est sortie totalement blanchie, au grand dam de la communauté ouvrière.
Le choc provoqué par la catastrophe a entraîné une série d’initiatives.
Du côté de l’État, l’administration des mines a édicté rapidement des mesures très strictes portant sur l’interdiction des puits simples et des lampes à feu nu, l’adoption des appareils de sauvetage et la formation des sauveteurs ou d’autres préconisant l’arrosage des poussières.
Du côté des exploitants, on a créé en 1907 sur le modèle des structures existantes en Belgique et en Allemagne, une galerie d’essais à Liévin qui devait permettre d’étudier les risques liés à l’extraction et d’élaborer des systèmes de protection.

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