cinéma passion, Sabine Azema
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CINE PASSION

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PEINDRE OU FAIRE L'AMOUR
Exercice de transgression champêtre...
Un film de Arnaud Larrieu et Jean-marie Larrieu avec Daniel Auteuil et Sabine Azéma. France. 1 h 38.
LE SUJET
Tentations. Usant d'une pâte somptueuse, les frères Larrieu brossent le portrait d'un couple découvrant la polyphonie sexuelle sur le tard. Mention particulière pour la voluptueuse bande sonore.

William et Madeleine habitent en ville au pied des montagnes. Mariés depuis longtemps, fidèles et amoureux, ils ont une vie rangée. Leur fille unique partant vivre en Italie, ils n'ont plus qu'à s'occuper d'eux-mêmes.
Au cours d'une de ses promenades sur les collines environnantes, Madeleine installe son chevalet devant une vieille maison et rencontre Adam, un homme fin, cultivé et aveugle. Il lui fait visiter la maison qu'elle est en train de peindre : elle est à vendre. C'est le coup de foudre, William et Madeleine l'achètent.
Les semaines qui suivent l'achat, William et Madeleine vivent une période de grand bonheur.
Leur nouvelle vie s'organise dans la proximité d'Adam et de sa jeune compagne Eva qui habitent à quelques centaines de mètres. Le jour où la maison de leurs nouveaux amis brûle, William et Madeleine n'ont plus d'autre désir que de les héberger…

Des arbres d'abord, une prairie, au loin un chien qui aboie tandis qu'un coucou coucoule et que d'autres oiseaux se font entendre aussi. Sont-ce alouettes qui grisollent, fauvettes qui zinzinulent, hirondelles qui trissent, hulottes qui hôlent ou milans qui huissent ? On ne sait tant la pâte sonore est variée et riche. Avouons aussi notre incompétence.
Dans ce cadre d'emblée idyllique, quelque part entre le naturalisme pictural et le paradis primitif du Tabou, de Murnau, apparaît Madeleine (Sabine Azema), soudain vissée à son téléphone portable, qui vient de sonner. Car un portable, ça sonne, même alors que les abeilles bourdonnent, que les cigales craquent, craquètent ou stridulent, que les guêpes... Arrêtons. Nos camarades qui éditent Humanite in english méritent bien en cette heure un instant de repos.

C'est donc dans un paysage grandiose et doux à la fois, qu'on identifiera plus avant comme sis dans le Vercors, que surgit Madeleine, plantant face aux monts son chevalet et sa toile, outil qui fut quasi celui des Lumière dans leurs tout premiers films. Inutile de s'étonner en ce cas que pénètre dans le cadre Adam (Sergi Lopez), aveugle guidé par l'odeur de la peinture masquant le parfum trahissant une personne du sexe, ensuite conduit par le bruit lorsqu'une conversation de rigueur s'engage. Entre celle qui a pour occupation le regard et celui qui ne voit pas, nous voici sans doute partis sur les traces de Fritz Lang.
Il n'en est rien. D'abord parce que Peindre ou faire l'amour est tout sauf un film théorique, même s'il est dû à des frères hautement cinéphiles qui savent glaner à mille fleurs pour concocter leur miel. Ensuite, parce que nous baignons ici dans une sensualité anti-languienne par excellence, qui implique d'aller au motif, comme disent les artistes, et qu'il est aussi question d'odeurs et, surtout, de son, la tonalité espagnole de la voix de Lopez venant désormais s'ajouter aux bruits de la nature dans un film par ailleurs égayé de chansons et musiques diverses. Pardon d'y revenir, mais il le faut, tant ce film jouit de la plus voluptueuse bande-sonore ouïe depuis des lustres.

En fait, Adam est maire de son petit village, heureusement marié à Eva (Amira Casar, autre déclinaison espagnole de la langue française), tandis que Madeleine a pour époux William (Daniel Auteuil), nouveau préretraité de la météorologie nationale, ce qui ne saurait relever du hasard. Ces deux-là s'aiment aussi, même si le temps a fait oublier les ardeurs de la jeunesse.
Le confort est venu, les cumulus humilis suppléant désormais les cumulonimbus capillatus à coups de bons petits plats et d'alcools de prix savourés entre amis. Ou, pour adopter une terminologie plus universelle développée par Jean Renoir au fil de son oeuvre, le dionysiaque a laissé chez eux place à l'apollinien.
Toute l'intrigue de Peindre ou faire l'amour va se résumer à la reconquête de ce dionysiaque disparu. On est, on le voit, au moment où l'onde se fait tourbillon dans Partie de campagne, à la séquence de l'orage dans le Déjeuner sur l'herbe et, reconnaissons-le, à rien d'autre. Le Renoir politique et social s'appuyant, par exemple, sur le vent de l'histoire de la Marseillaise est absent, d'où la déception d'une partie de la critique lors de la présentation du film en compétition à Cannes, qui trouva à s'exprimer un peu partout jusque dans nos colonnes, où le film fut reçu comme une histoire de bo-bo branchés découvrant l'échangisme.
À cela, on opposera volontiers tout un autre Renoir, allant de l'exaltation des sens dans la danse de French Cancan à la tentation de la connaissance par les gouffres dans le Testament du docteur Cordelier, en passant par la soumission à la force des éléments dans le Fleuve, cette même force qui, par mimétisme, faisait se rejoindre les personnages et leur observation du monde animal pyrénéen dans Un homme, un vrai, le prédécent film des frères Larrieu.

Ici, c'est une clarinette insolente qui va accompagner musicalement la tentation, alors qu'une maison est à vendre, au bord du pré qu'a traversé au début le maire. Madeleine et William l'achètent et y retrouvent le goût de la chair. Les éléments sont à l'unisson du récit, avec leur contingent de scènes lumineuses, de scènes de nuit ressuscitant des peurs enfantines et de scènes de pluie et de brumes - tout cela dans des raccords parfaits entre les plans comme si la météo avait béni le tournage -, tandis que Madeleine et William vont en effet se rapprocher d'Adam et Eva, intellectuellement d'abord, physiquement ensuite, dans une montée de sève irrésistible.

Il y a là une grâce naturelle qui ne doit rien au mot d'auteur dans les dialogues et, encore moins, à des effets de composition interne. Le refus du " plan qui fait beau " est constant. Qu'on écoute le bruit du ruisseau, qu'on se régale de terrines de sanglier, de râbles de lièvre et de canard à l'orange, qu'Eva pose nue pour Madeleine, c'est toujours dans une évidence panthéiste qui dépasse l'égoïsme du " carpe diem " pour devenir ouverture à l'autre et dépassement dans l'autre. Ce sans l'ombre d'un jugement, dans un hylozoïsme digne des philosophes de l'Antiquité.
Avec une grande pudeur également, car qui viendrait se rincer l'oeil au spectacle du graveleux aura en retour deux minutes de noir absolu. Là où un Chabrol ricanerait en moraliste, les Larrieu observent en entomologistes. Ne cachons pas à l'occasion qu'un de leurs modèles a été Mathieu Carta, le directeur du festival de Lama, en Corse, aveugle qui " voit " les films mieux que bien des spectateurs.

D'où, revenons-y, l'impossibilité ontologique ici du politique, qui implique obligatoirement une conscience sociale. Il n'y a pas de regard neutre, on l'admet. Et, qu'à l'heure où il suffit d'un sein dévoilé de Janet Jackson pour faire hurler l'Amérique, Peindre ou faire l'amour puisse simplement exister, nous fait déjà basculer dans un domaine de réflexion qui dépasse l'oeuvre en même temps qu'il l'y inclut. Mais là n'est pas le propos des Larrieu. En tout cas nous, refusons les reproches faits à l'oeuvre. Peindre ou faire l'amour est un film digne d'admiration.

Jean Roy, l'Humanité du 21/08/2005



SABINE AZEMA

Sabine Azéma est née à Paris le 20 septembre 1949.
Sabine Azéma a épousé Michel Lengliney, auteur de théâtre, en 1973.
Sabine Azéma a été l'amie du photographe Robert Doisneau (1912-1994), auquel elle a consacré un film-hommage en 1992.
Sabine Azéma est la compagne du cinéaste Alain Resnais qui en a fait une de ses actrices fétiches.

Fille d'un avocat, elle fait des études classiques. Après le bac, elle suit des cours de théâtre, puis, à vingt ans entre au Conservatoire chez Antoine Vitez.
Elle rencontre Claude Sainval, directeur de la Comédie des Champs-Elysées, qui lui confie son premier grand rôle dans "La Valse des toréadors" (1974) avec Louis de Funès et devant Jean Anouilh, l'auteur de la pièce.
Grâce à ce rôle, les propositions deviennent plus nombreuses et elle fait ses débuts à la télévision en 1975 puis au cinéma en 1976 avec Georges Lautner dans un film sans autre intérêt que de la faire découvrir aux coté de Pierre Richard.
Après une interprétation toute en finesse dans "la Dentellière"(1977) et quelques petits rôles, elle rencontre Alain Resnais en 1981, alors qu'elle joue au théâtre Patte-Mouille, une pièce de son mari Michel Lengliney.
Resnais va donner un tournant décisif à sa carrière en lui confiant un des personnages de "La vie est un roman" en 1983. Dans ce film assez étrange, elle sait tirer son épingle du jeu au milieu de comédiens chevronnés (Pierre Arditi, Vittorio Gassman, Ruggero Raimondi, Fanny Ardant, Geraldine Chaplin, André Dussollier) mais qui paraissent un peu figés en comparaison de ses yeux pétillants et de sa voix douce.

En 1983, La Vie est un roman, dans lequel elle campe une institutrice au tempérament passionné, marque la rencontre de Sabine Azéma avec celui dont elle deviendra la muse, Alain Resnais. Au fil d'une collaboration qui s'étend sur deux décennies, le cinéaste permettra à la comédienne de révéler les multiples facettes de son talent : héroïne tragique dans le sombre L'Amour à mort (1984) puis dans Mélo, adaptation d'une pièce de Bernstein qui lui vaut un César de la Meilleure actrice en 1987, elle incarne la vive et énergique Odile dans On connait la chanson (1997). Passant même du rire aux larmes au sein du ludique diptyque Smoking-No Smoking (1993), où elle interprète pas moins de six personnages, elle donne de la voix dans le film-opérette Pas sur la bouche en 2003.

Cette belle complicité avec Resnais n'empêche toutefois pas Sabine Azéma de se frotter très tôt à d'autres univers.
Dès 1985, elle décroche un premier César pour sa composition de fille aimante dans Un dimanche à la campagne de Tavernier, qui la confrontera ensuite aux fantômes de la Grande Guerre dans La Vie et rien d'autre -l'actrice retrouvera plus tard le monde des Poilus à l'occasion de La Chambre des officiers.

Vue chez Doillon, Mocky et Blier, elle gagne ses galons d'actrice populaire grâce à l'insolent Chatiliez qui lui confie le rôle de la bourgeoise coincée dans le Bonheur est dans le pré (1995) puis celui de la mère à bout de nerfs de Tanguy (2001) -Florence Quentin, scénariste-fétiche de Chatiliez, la dirigera en 2005 dans Olé. Pétillante et pleine d'entrain (La Bûche), Sabine Azéma inspire aussi les jeunes réalisateurs : jouant les vamps aux côtés de Rouletabille dans Le Mystère de la chambre jaune de Podalydès (et sa suite en 2005), elle cède à toutes les tentations dans l'hédoniste Peindre ou faire l'amour des frères Larrieu.





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